Des Soleils des indépendances
à l’enfer des enfants soldats: Implications politiques
de l’œuvre(1) de Kourouma
(Intervention au Colloque Kourouma
sur les aspects politiques de son œuvre - Salon du Livre de Genève,
28.04.05)
Partie
1/3: Introduction et Genèse
des Etats modernes africains

Photo
ci-contre: Colloque Kourouma au Salon du Livre de Genève. De
gauche à droite, Makhily Gassama(UNESCO), prof. Jacques Chevrier
(Sorbonne) et Baïlos. (28.04.05)
Introduction
Les
trois principaux ouvrages de l’écrivain ivoirien Ahmadou
Kourouma constituent une véritable trilogie qui nous plonge
dans l’histoire sociopolitique des pays de l’Afrique moderne
(française). Son premier roman, «Les soleils des
indépendances» publié dans les années
70 est une fable relatant le changement des rapports de force entre
pouvoir traditionnel déclinant et nouveau pouvoir incarné
par la République et le Président, Père de la
nation et son parti unique dans un monde bipolaire, écartelé
entre communisme et capitalisme. Le second publié à
la fin des années 80, « en attendant le vote des
bêtes sauvages » est une chronique historique et
politique de la vie d’un Chef d’Etat africain dans sa
République bananière. Il décrit l’exercice
et les coulisses de ce nouveau pouvoir avec un humour et un réalisme
décapant.
Quand troisième
ouvrage, « Allah n’est pas obligé »,
publié en 2000, il s’agit d’un portrait sociopolitique
d’un enfant-soldat, pur produit d’une Afrique embourbée
dans une faillite générale et suicidaire. C’est
la conséquence des choix et contraintes antérieurs opérés
dans de nombreux pays Africains dit souverains mais dont la tutelle
occidentale n’a jamais cessé.
Un fil conducteur relie donc ces trois livres: le pouvoir politique,
les choix qu’il implique, l’impact et les conséquences
sur le comportement et la vie des sujets, plutôt des peuples
de ces nouveaux Etats africains émergés des tumultes
géostratégiques de la dernière moitié
du 20ème siècle. Exilé en France, l’auteur,
contemporain et témoin privilégié de cette époque,
offre à la littérature en général et à
la littérature africaine en particulier un précieux
témoignage sur l’histoire politique Africaine, conté
dans un langage propre à l’oralité africaine dont
il se réclame.
A la lumière de l’œuvre de Kourouma, nous aborderons
dans cette analyse la genèse des Etats modernes Africains,
leurs fonctionnement et évolution, ainsi que les crises caractéristiques
de nombreux pays d’Afrique.
Genèse
des Etats modernes africains
La plupart des Etats d’Afrique sont une fabrication, un produit
de l’expansion coloniale dont l’aboutissement fut la Conférence
de Berlin de 1885. Arrivés au point où il n’y
a avait plus rien à explorer ou à conquérir en
terme de territoires, les grands empires coloniaux décideront
à cette conférence de s’entendre pour se partager
définitivement le gâteau Africain. Les principales puissances
de l’époque, la France et l’Angleterre raflent
l’essentiel, chacune gardant les territoires qu’elle possédait
déjà. Portugais, Allemands et Espagnols hériteront
des restes, donnant ainsi naissance aux grands blocs politiques, géographiques
et linguistiques que nous avons aujourd’hui, à savoir
l’Afrique (ou les Afriques) anglophone, francophone et lusophone.
C’est de cet acquis colonial institué un demi siècle
plus tôt à la Conférence de Berlin que naîtront,
avec les indépendances des années soixante, les Etats
africains actuels…
Mais avant d’en arriver là, il y eut moult péripéties
de cette histoire politique qui s’égrainent tout le long
de l’œuvre fictionnelle de Kourouma. Au début, les
Européens débarquant de leurs navires ne s’intéressaient
qu’aux côtes africaines le long desquelles ils implantèrent
comptoirs et commerces. Après avoir écumé toutes
les côtes, troquant pacotilles et fusils contre esclaves, or
et autres produits exotiques expédiés en Europe et en
Amérique, ils s’attaquèrent à l’intérieur
du continent. A coup d’explorations, de guerres, de conquêtes
et de traités de soumission déguisés en traités
d’amitié, les grandes puissances coloniales réussiront
à s’approprier de vastes territoires africains, d’un
continent tout entier à coloniser. Explorateurs, militaires,
ethnologues, commerçants, curés missionnaires et aventuriers
de tout poil investiront ces espaces d’outre-mer, constituant
ainsi l’avant-garde des conquêtes coloniales. Toute terre
dont l’exploitation était rentable devint un espace à
civiliser. Comme le formule si bien l’auteur, il fallait «civiliser
pour exploiter». La colonisation devint donc le porte-étendard
de la civilisation universelle qu’il faut porter, de gré
ou de force dans les confins de nombreux territoires à rallier
à la sainte lumière des valeurs et intérêts
occidentaux.
Le Horodougou des princes Doumbouya(2) comme le pays des « paléonigritiques
» du président Koyaga(3) n’échapperont donc
pas à la « civilisation » portée
par cette avant-garde colonialiste.
Après la saignée de l’esclavage, l’armée
coloniale usera, de gré ou par contrainte des forces vives
africaines, embrigadées comme Tirailleurs sénégalais
dont la mission principale était d’asseoir et de protéger
l’administration coloniale française, ses acquis et ses
intérêts, en réprimant toute révolte, toute
insoumission à son égard. Dans « En attendant
le vote des bêtes sauvages », Tchao, le père
du futur dictateur Koyaga, fut un bon tirailleur, un bon nègre
ayant vaillamment combattu sur divers fronts sous le drapeau colonial
français.
« Les français avaient observé avec leur perspicacité
de civilisés, tous les gestes et comportements de Tchao à
Dakar et à Verdun et même les avaient étudiés
au moyen de statistiques […] Tchao le montagnard avait
su porter la chéchia rouge, se bander le ventre avec la flanelle
rouge, enrouler autour de la jambe la bande molletière et chausser
la godasse. Il était parvenu sans grand effort à manger
à la cuillère, à fumer la Gauloise […]
Le ministère des Colonies conclut souverainement que les
hommes nus pouvaient être civilisés, christianisés,
envoyés aux travaux forcés […] Ils étaient
économiquement exploitables, les civiliser étaient rentables.
[…] Quand une conquête apparaît amortissable
et rentable, ils ne tergiversent plus, se souviennent de leur mission
d’instruire, de soigner, de christianiser(4)…»
Ainsi, la férule « civilisatrice » déferla
sur le pays des paléos, peuplade des montagnes qui deviendra
avec les indépendances, la République du Golfe.
Tchao le père de Koyaga, de retour de l’armée
coloniale – qui le décora pour sa bravoure et ses exploits
sur les champs de bataille – eut la fâcheuse intention
de s’émanciper et d’émanciper son peuple
du joug colonial. D’un côté, quoique soutenu au
sein de sa tribu, il avait attiré sur lui le courroux des ancêtres
pour s’être laissé habiller au sein d’une
communauté dans laquelle hommes et femmes ont toujours vécu
nu. De l’autre, l’administration coloniale avait signé
son anéantissement, car il avait réussi à infliger
des pertes significatives à l’armée française
qui, patiemment, n’a toléré aucune résistance.
Il sera donc abhorré par cette France qu’il a servie,
celle-là même qui l’a embrigadé, étudié
et converti pour mieux le soumettre. Tchao n’échappera
pas à son tragique destin.
Mais le colonisateur ne se contenta pas de le jeter en prison et de
le torturer à mort. « Les français, après
s’être débarrassés de Tchao, une fois maîtres
des montagnards, ne se contentèrent pas du prélèvement
de l’impôt de capitation, du recrutement des tirailleurs,
des travailleurs forcés, des catéchumènes: ils
réclamèrent des écoliers. Ils exigèrent
pour leurs écoles les fils des traditionalistes, des anciens
combattants, des anciens champions de lutte, des héros chasseurs
[…] Koyaga fut du lot des premiers recrutés et envoyé
à l’école à l’âge de dix ans(5).»
Désormais l’administration coloniale, l’armée,
l’école et la sainte mission chrétienne, main
dans la main, vont écrémer et déstructurer les
sociétés indigènes pour forger et produire le
bon Nègre subalterne dont la France aura besoin pour tenir
et exploiter les immenses richesses et de ses possessions d’outre-mer.
Ironie de l’histoire, Koyaga fils de Tchao fera le même
parcours mais eu la lumineuse idée de ne pas trop fâcher
ses oppresseurs. Il restera un bon nègre, un soldat obéissant
aux ordres de son maître Blanc.
L’administration coloniale aura la cynique propension d’adopter
et de façonner à sa guise les descendants d’anciens
notables, leaders indigènes et autres résistants à
la pénétration coloniale, ceux-là même
dont elle a impitoyablement brisée toute velléité
d’autodétermination. Mais après l’expérience
des tirailleurs à la Seconde Guerre mondiale, les défaites
successives françaises dans les guerres d’Indochine et
d’Algérie et l’ascension des USA capitaliste et
de l’URSS communiste au rang de premières puissances
mondiales rivales, l’indépendance des colonies françaises
paraissait inéluctable. Il fallait donc trouver la meilleure
parade pour évoluer sans changer, faire des concessions sans
que les acquis et intérêts coloniaux français
en pâtissent réellement…
Lorsque la France contrainte se décide de décoloniser,
un dilemme se posa alors, car il était impossible « d’intégrer
le sous-continent noir dans l’ensemble français.
» Il était également hors de question «
de laisser ces vastes et riches territoires et les importants
investissements français à la merci des leaders africains.
» C’est alors que le généralissime
De Gaulle eut le génie d’« octroyer l’indépendance
sans décoloniser(6) ».
Seuls les africains ayant servi dans l’armée coloniale
(qui fournit les éléments des embryons d’armées
des Etats naissants) ou sortis des écoles françaises
seront propulsés aux affaires des nouveaux Etats. La plupart
des drapeaux, hymnes et discours instituant ces pays seront créés,
composés et rédigés le plus souvent par le colonisateur
lui-même. On comprendra alors l’aisance avec laquelle
la France édulcora les indépendances, tirant désormais
de l’ombre les ficelles politiques et économiques des
ses ex-colonies à la tête desquelles elle a su placer
de gré ou de force ses fidèles serviteurs.
L’auteur illustre brillamment la fameuse Communauté française
qui a brièvement précédé les indépendances
africaines. La France avait « octroyé l’égalité
sans modifier d’un cauri les autres règles et pratiques
de la discrimination. Elle avait attribué des sièges
au sein de ses assemblées à tous les agitateurs nègres
sortis de l’école William-Ponty(7). La bonne
trouvaille du général De Gaulle avait été
cette création de la Communauté française avec
ses meneurs nègres lorsqu’ils furent acclimatés
aux bords de la Seine et redoutaient le retour immédiat et
définitif dans leur brousse natale(8) ». L’assimilation
se confondant à l’aliénation, ces Nègres
instruits, au lieu d’être l’embryon porteur et moteur
d’une vision et d’une construction originale de l’Etat
africain, se sont avérés être les serviteurs d’une
indépendance factice qui les maintient toujours sous le joug
de l’ancienne métropole colonisatrice. Certes, d’autres
Africains ont essayé de construire une souveraineté
réelle et ont incarné un espoir d’une Afrique
unie, forte et réellement indépendante. Mais comme l’ancien
colonisateur ne l’entendait pas de cette oreille, ces leaders
affublés de communistes et des pires attributs ont été
tous, sans exception anéantis, assassinés ou retournés,
reniant leur conviction pour participer au changement dans la continuité
de la suprématie locale des intérêts de l’ex-puissance
coloniale.
Généralement la Communauté française parvenait
« à faire plébiscité comme chef de
gouvernement, l’élu de la colonie que le général
De Gaulle avait préféré et dont les paroles ne
juraient pas trop avec la thèse colonialiste de l’infériorité
du Nègre voleur et paresseux.» Dans tous les territoires
de la Communauté française – hormis la Guinée
qui dira non à cette assimilation –, ce fut le préféré
du général de Gaulle qui proclamait l’indépendance,
parfois en dépit de sa propre volonté (comme c’est
le cas de la Côte d’Ivoire). Il présentera «
le drapeau [que la France] lui avait conseillé
comme emblème de la nation », chantera « l’hymne
qu’elle lui avait composé »… Et se proclamera
« Président rédempteur, Père de la
nation et de l’indépendance ».
Mais cette tragi-comédie ne s’arrêtait pas là.
Pour affirmer la plénitude de sa pseudo souveraineté
naissante, « de Gaulle dépêchait une Caravelle
pour cueillir le nouveau chef d’Etat ». Un séjour
s’imposait à Nice où « des maîtres
de cérémonies enseignaient au nouveau Président
et surtout à la Présidente les indispensables rudiments
du savoir-vivre qu’il fallait posséder pour évoluer
dans la cours élyséenne de de Gaulle. » Et
pour parfaire le tout, à la face de la communauté internationale
« à New York, le nouveau président lisait
devant l’assemblée générale des Nations
Unies, un discours préparé par l’ambassadeur de
France à l’ONU. Les représentants des deux mondes
unanimes – communistes et capitalistes – applaudissaient
l’admission du nouvel Etat à l’ONU(9) ».
Ainsi naîtront la plupart des Etats d’Afrique francophone.
Mais comme il ne suffit pas de créer un Etat sans fondement
endogène, il fallait constituer le fonds idéologique
et historique qui légitime les nouveaux chefs d’Etats,
leurs projets de société – quand ils en ont –
et leur conduite des affaires publiques. Le Président rentré
dans son pays proclamait alors le Parti Unique et le développement
avec l’aide et coopération de l’ancienne puissance
coloniale. Quand aux intellectuels du nouvel Etat « en quête
de charges d’ambassades », ils « s’affairaient
pour donner une légitimité historique au Président.
Ils composaient des hagiographies, écrivaient des poèmes
que les enfants des écoles chantaient ». Les artistes
musiciens « produisaient des airs sur les milles exploits
du Père de la Nation, le héros qui arracha des griffes
des monstrueux colonisateurs la souveraineté de la terre des
aïeux(10) ». Ainsi naîtront et se légitimeront
de nombreux Chefs d’Etats Africains parmi les pires dictateurs
que le continent ait connus.
(1) Il s’agit
ici d’un regard sur les trois romans de Kourouma: Les soleils
des indépendances, En attendant le vote des bêtes
sauvages et Allah n’est pas obligé.
(2) Fama, personnage principal dans Les Soleils des indépendances,
est le dernier descendant des princes Doumbouya du Horodougou incorporé
dans la nouvelle République des Ebènes (Côte d’
Ivoire). Il vivra fauché, dépossédé des
ses attributs princiers par l’administration coloniale. Il meurt
ruiné et désabusé dans l’indifférence
générale des indépendances dont il connaîtra
les affres et les geôles du parti unique.
(3) Koyaga (probablement Eyadema dans la réalité), personnage
principal de « en attendant le vote des bêtes sauvages
».
(4 En attendant le vote des bêtes sauvages, p.16
(5) op. cit p.21
(6) op. cit p.81
(7) L’école coloniale William Ponty au Sénégal
est le creuset de la quasi totalité des leaders politiques
– hors mis ceux issus de l’armée coloniale –
que la France a hissé à la tête de ses anciennes
colonies nouvellement indépendants. Les premiers intellectuels
et lettrés de l’Afrique francophone sont également
issus de cette école pour la plupart.
(8) p.82
(9) p.83
(10)
p.84
à suivre, août 2005 - Partie
2/3: Fonctionnement et évolution des nouveaux Etats