La Chronique du mois - N°8 - Novembre 2004

Par Baïlos
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Turpitudes franco-américaines : et le Noir dans tout cela.
(Réaction sur le forum du Carrefour de réflexion sur le racisme anti-noir (CRAN-Suisse) en février 2003, juste avant l’invasion de l’Irak par les armées US et Anglaise)

Malgré l'abondance des débats de ce forum, le thème du Noir face aux autres (Blancs ou civilisés) qui est la raison d'être de ce forum risque à mon avis de passer à côté des vrais problèmes qui le maintienne dans sa tour complexuelle d'infériorité. Certes, c'est déjà connu et entendu, mais disons, le Noir (l’expression) n'est rien d'autre d'une création du Blanc. L'Afrique aujourd'hui et la diaspora Noir américaine et antillaise est une fabrication de l'Europe expansionniste. Quelqu'un l'a déjà souligné dans ce forum, le Noir est d'abord un concept politique, avant toute autre considération. Car objectivement, biologiquement, la peau de l'Africain du sud du Sahara n'est pas noire, il est plutôt brun avec toutes les nuances dermiques de cette particularité. Cela n'est aucunement pour nier la particularité biologique (de la peau) du Noir ; on constate quasiment chez tous les habitants de cette Terre des variations de couleurs selon les régions. Aussi la notion de Races (chez les hommes) est une aberration scientifique et ne se repose que sur la perception eugéniste de ceux qui en ont défendu l'existence. Il y a chez les hommes une et une seule race, la race Humaine. Seulement ceux la même (pays dits civilisés) qui l'admettent aujourd'hui (on ne parle plus de jaunes, rouges... mais de Blancs et Noirs, comme on parlerait aujourd'hui de chrétiens et musulmans) se sont laissés piéger par leur propre étiquetage de l'Humain, dont les fins ne sont autres qu'une hiérarchisation des catégories d'hommes, de leur économie et de leur culture. Le racisme est donc un fait politique minutieusement défendu par des arguments prétendument scientifiques et économiques. Je dis économique parce que l'image du Noir, (à part les grands Noirs, ou évolués qui dansent dans la cours des grands "Blanc") renvoie systématiquement à la misère, aux barbaries, aux malédictions, aux folklores, aux enfants qui auraient besoin de tuteurs... Blancs.
Bref, tout cela a aussi été dit. Mais le Blanc ne viendra pas remettre de l'ordre dans cette hiérarchie, c'est aux Africains du continent et de la diaspora de saisir les opportunités qu'offrent l'action et la pensée humaines pour rétablir leur propre dignité, leur propre humanité afin de pouvoir enfin dialoguer avec l'autre, non pas en terme de Noir et Blanc, mais d'Homme à Homme. Car aujourd'hui malgré l'abondance du savoir sur les fausses théories de races et l'intérêt de l'Africain à se situer dans l'espace Humain comme Homme, il reste une altérité fondamentale qui n'est pas sienne. Car l'altérité du Noir c'est le Blanc, disait Franz Fanon dans Peau noires, masques blancs.
Eh oui ! On critique, on dénonce le racisme mais le miroir que nous utilisons est un miroir Blanc. Le Noir se définit, on s'exprime (en tout cas dans ce forum), on critique et on s'autocritique à travers des faisceaux conceptuels, existentielles de l'autre (le Blanc), conscients ou non. Les débats de ce forum sont passionnants, même s'ils expriment souvent une zone de flottement avec un désir ardent de se situer dans un monde oui l'étiquetage humain hérité des croisades civilisationnelles s'est mué en un rapport mêlé d'attirance-répulsion, de curiosité et de mépris...

Pour revenir aux propos de Serge Moala sur les indignations et les manifs gigantesques contre la guerre en Irak, il faut dire que cette solidarité se situe dans un curieux élan qui montre bien que dans ce monde il y a deux poids deux mesures... voir plus. Certes aucune guerre n'est justifiable, et là encore c'est le politique et l'économique qui déterminent la guerre et la science leur en procure les moyens. Si le monde a exprimé sa solidarité au peuple Irakien c'est d'abord parce que les médias l'ont permis, ensuite c'est parce que l'Irak est un plus proche du monde civilisé à tel point qu'il a adopté certains de ses valeurs (les femmes ont accès à l'école, à l'université et aux emplois presqu'au même titre que les hommes et surtout les irakiens peuvent produire des armes à destruction massives, apanage des pays civilisés...). Malgré toutes les menaces, les Irakiens restent soudés dans leur dignité d'irakiens... en dépit de leur régime exécrable.
Mais qu'en est-il des multiples drames actuels et passés du continent Noir. Ils n’ont d’échos, le plus souvent que pour souligner la barbarie du Noir dès lors qu’il est laisser à lui-même. Depuis les indépendances, les Africains – tout au moins leurs dirigeants - n’ont pas témoigné d’un élan libérateur de leurs pays, d’un amour de leur histoire et de sa douloureuse particularité. Et chaque fois qu’un Africain a demandé ou exigé une vision, une démarche africaine pour l’Afrique, il s’est toujours trouvé un autre africain dans sa propre maisonnée pour l’abattre, un frère pour lui dire qu’il ne saurait y avoir une vision Africaine, un avenir du monde Noir sans l’ornière Blanche (ça s’appelle la politique du troisième homme, théorisée par Nicolas Agbohou dans son livre « Le franc CFA et l’Euro contre l’Afrique » éd. solidarité mondiale A.S., Paris 1999).
La solidarité médiatique du monde envers l’Irak a quelque chose de similaire en Afrique : c’est la solidarité mondiale qui a valu la libération de Nelson Mandela… mais seulement après 27 ans de bagne et des années de dénonciation de l’Apartheid sans rompre l’amitié de couleur qui liait le pouvoir blanc sud-africain à ses cousins des pays civilisés (Suisse, Israël, USA, France (Dulcie September a été assassiné en France avec la complicité des services de renseignements français) et j’en passe).
Cyniquement, et avec de la peine dans le cœur, je dirais que le monde Noir ne mérite pas cette solidarité dont bénéficie l’Irak d’aujourd’hui car il refuse (en tout cas leurs dirigeants refusent de s’assumer en préférant garder leurs tuteurs Blancs et la plupart des africains dits instruits ont de la peine à se faire comprendre par leurs propres frères du fait justement de leur décalage avec une certaine Afrique, un certain monde Noir dont ils sont presque irrémédiablement coupés du fait de leur EDUCATION, toute blanche elle aussi).
Les propos sur la couleur de Colin Powell sont dérisoires et reflètent ce complexe d’infériorité dermique que nous avons à vouloir faire de tout homme de couleur parvenu aux sommités Blanche, un exemple catégorique de la non-supériorité du Blanc. A mon avis, Colin Powell est un bon Yankee et agis et réagis comme tel. Il n’a rien à cirer des vicissitudes du Monde Noir et quand il s’intéressera vraiment à l’Afrique se sera peut-être pour son pétrole et son malheur. C’est naïf et même dangereux d’espérer une libération africaine de ses dictateurs par les USA : à ce titre ils s’apparentent comme deux gouttes d’eaux à la France et n’agissent que pour la seule expansion de leurs intérêts. Le Rwanda et la Sierra Leone seront oubliés, Sassou Nguesso (Congo) sera toujours bravement accueilli à l’Elysée (tant qu’il assure à ELF l’exploitation généreuse du pétrole congolais) et Charles Taylor (Libéria) ou encore Obiang Nguema (Guinée équatoriale) commerceront allègrement avec les USA et l’Europe malgré tous les crimes qu’ils ont commis et continuent de commettre contre leurs propres populations. Mais quand un autre dictateur – Mugabe – déleste les blancs zimbabwéens de leurs menus privilèges, il y aura toujours de bonnes âmes blanches pour demander des sanctions économiques contre le Zimbabwe dont on sait pertinemment que ce sont les plus pauvres qui en mourront… Mais ce ne sont que des Noirs : ils n’ont qu’à crever ou demander à leur dictateur de rendre aux fermiers blancs la majorité des bonnes terres cultivables…
Bref, les Américains sont déjà présents dans tous les pays pétrolifères du continent (plus corvéables que les pays du Golfe persique) et se partagent avec la France décriée aujourd’hui les immenses réserves de pétrole africain. Et si Colin Powell devait mater du Noir pour son pétrole, il n’hésitera pas une seconde !
Quant à la France, pays des droits de l’Homme, ce qui est faux et très contestable si l’on égrène les mensonges et les ravages humains qu’elle a occasionné sur le continent Noir et ailleurs (lire entre autres Massacres coloniaux de Yves Benot, éd. La découverte, Paris 1995), elle ne s’est vraiment jamais soucié des droits humains, elle a surtout aimé et chéri le DROIT DE SES INTÉRÊTS – mais c’est de bonne guerre. Chirac n’est pas contre la guerre par amour des Irakiens, mais absolument par intérêt, certes intérêt pour une certaine paix qui fait marcher les affaires (BNP Paribas gère par exemple la quasi-totalité des revenus du Programme onusien pétrole contre nourriture et d’autres banques commencent à les lui disputer)…
Chirac a dernièrement ordonné à Gbagbo de signer et d’appliquer les accords de Marcoussis, un autre exemple du tutorat français qui joue le pyromane et le pompier dans toutes ses ex. colonies en guerre. Mais la France s’impose parce que les Africains lui laissent le terrain. Et les Africains ne parviennent pas à s’unir pour défendre leur cause commune : c’est-à-dire être laissée en paix pour digérer ses malheurs consécutifs au choc esclavagiste et colonial. Une malheureuse preuve que l’Afrique politique manque de vision, de courage et discernement face à ses anciens colonisateurs qui n’ont jamais été aussi présents à tous les échelons de la vie économique et politique du continent Noir, sur le dos des Noirs.
Un exemple relaté dans un des numéros de la revue REGARDS AFRICAINS montre ô combien le Noir (ou les instances qui le représentent) n’ont cure de ses intérêts. En effet quand Regaf’ a proposé une manifestation commémorative à Genève des 200 ans de l’abolition de l’esclavage : tout le gotha diplomatique et les personnalités en vue du monde Noir à Genève et en suisse romande sont restés muets… sauf l’Ethiopie ou le Rwanda (?) je crois. Aucune réponse : l’abolition de l’esclavage ? Connais pas dans la diplomatie africaine…
Ou encore le fiasco du Durban est un constat du monde civilisé qui nous nie notre histoire, qui nous nie toute reconnaissance et nos représentants politico-diplomatiques qui refusent de s’unir pour défendre des valeurs… qu’ils ne connaissent pas ou dont ils ne savent quoi faire.
Seulement, que faisons-nous ? On attend du monde civilisé notre développement (il nous développe à sa manière, à son intérêt), on attend la démocratie, on attend la reconnaissance et le dédommagement de notre histoire particulièrement douloureuse, on attend…on attend toujours. A l’instar de la saignée humaine – que d’aucun ne veut reconnaître comme crime contre l’humanité et dédommageable comme tel – l’Afrique compte aujourd’hui quelques 300000 cadres qui évoluent hors du continent à ses dépens et pour divers raisons… Vous et nous sommes peut-être de ces 300000 qui manquent au continent… parce que pour certains il est invivable, dangereux et assez peu reconnaissant envers ses fils, d’où l’exil qui alimente ce même racisme Anti-Noir
Je dirais enfin et avec amertume que si les dirigeants, intellectuels, savants et autres scientifiques africains (certains ont essayé de donner au Noir une raison d’espérer et d’être fier et digne de son être) avaient un temps soit peu aimé ou défendu sérieusement les intérêts du continent Noir, on n’est serait certainement pas-là aujourd’hui. Et le racisme Anti-Noir (terme que personne ne veut reconnaître) ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui puisque l’autre (le Blanc) ne nous verrait pas en Noir mais en Homme intrinsèquement capable d’aspirations et de se donner les moyens de les réaliser... sans aucun tuteur Blanc!
Est-ce encore possible aujourd’hui ? Là peut-être réside un vrai débat…


Baïlos - 27 février 2003