Seule
l’image du Noir peut tomber si bas
La désinvolture
et le cynisme avec lequel l’image du Noir est véhiculée,
tant en Suisse qu’ailleurs en Europe et même en Afrique,
est tout à fait symptomatique du mépris de l’homme
Noir. La paupérisation généralisée et la
déliquescence socio-politique et économique qui ont donné
lieu à des guerres et des misères sans fin sur le continent
africain ont renforcé cette image du Noir pauvre et misérable.
Lorsqu’il n’est pas un affamé à sauver, un
réfugié à parquer dans un camp ou encore un rescapé-émmigré
sans-papiers au Nord, il est tout simplement un criminel en puissance
ou un corrompu avec lequel il faut absolument compter pour développer
les affaires dont les bénéfices s’exportent en Occident.
Il est politiquement correct de dérouler le tapis gluant de l’humanitaire
et des droits humains chaque fois qu’un regard furtif sur le continent
appelle une larme de crocodile, toute aussi furtive, mais au moins elle
a le mérite de tranquilliser les consciences repues.
Il y a d’abord tous ces témoignages d’indignations
de nombreux Africains et non africains à Genève face aux
bavures policières à l’encontre d’Africains
autour de la Gare de Genève vite pardonnées.
Puis il y a eu une brève mobilisation de la Communauté
Internationale face au «mini-génocide » au Darfour
sur lequel cette même communauté internationale, complètement
accaparée par l’Irak et l’Amérique de Bush,
a fermé les yeux, car après tout ce n’était
que des africains, Noirs de surcroît, qui se faisaient trucider
par d’autres africains (un peu plus Blancs ceux-là). Les
pauvres Noirs du Darfour ont eu le loisir de crever en masse ou de fuir
vers les camps de réfugiés de pays proches. Les avertissement
de nombreux observateurs et témoignages sont longtemps restés
lettre morte, jusqu’au jour où il fallait faire une opération
de relations publiques pour montrer que l’Occident repu avait
malgré tout une once de conscience et de pitié pour ces
pauvres soudanais massacrés par leurs propres dirigeants qui
investissent dans l’armement fourni par ce même Occident.
Les médias se mirent en branle pour émouvoir – avec
des images de l’infra humanité Noire - les citoyens et
des chaînes de solidarité furent lancées. Les officines
de l’humanitaire prirent alors le relais pour dépenser
l’argent récolté (qui ne servira en définitive
qu’à acheter équipement, services et vivres chez
des opérateurs du Nord), des avions cargo larguèrent de
la nourriture sur Darfour, etc. etc. Tout un symbole !
Sous ce même regard, il y a depuis cette dernière semaine
du mois d’août 2004 une campagne d’affichage à
Genève qui présente des drôles d’enfants Noirs
décharnés, tantôt portant des antennes comme les
insectes ou des martiens, tantôt une tête en forme de casque…
Il y en a même une dont la tête nègre a été
détachée du corps squelettique affabulé d’une
autre tête et de bijoux. On peut se demander quel message ces
affiches veulent bien passer. Il n’y a aucune inscription, pas
d’adresse des concepteurs ou commanditaires de ces affiches d’un
goût plus que douteux. Sur cinq lieux visités, une seule
affiche portait une inscription en grand. On peut lire « GOURMAND
» sur un enfant complètement décharné. On
peut se demander si c’est l’enfant qui est gourmand au point
de ne pas avoir assez à manger ou si c’est celui ou ceux
qui privent ces enfants de leur droit à la nourriture qui sont
gourmands. Au bas de ces affiches des tirelires blancs semblent inviter
les passants à faire un geste : donner-nous votre obole pour
sauver ces enfants Noirs d’une mort certaine. C’est ce que
nous avons cru comprendre de ces affiches. En tout cas ces images ont
une connotation raciste car elle véhicule le même stéréotype
qui veut que la famine et les pires misères de ce monde ne porte
qu’un seul visage reconnaissable par tous : celui de l’homme
Noir.




Quelques-unes
des affiches en questions (oeuvre de J.-Damien Fleury - Festival de
la Bâtie 2004 - Genève)
Imaginez
un instant une campagne de sensibilisation sur les horreurs du régime
Nazi pour laquelle on placarderait la ville d’affiches montrant
des photos de cadavres tout nus sortis des camps de concentration d’Hitler.
Ou encore, pour mieux illustrer la pédophilie et ses déviances
criminelles on lançait une campagne d’affichage de photos
d’enfants européens nus, morts ou mourant, sexuellement
abusés par leurs ravisseurs. Imaginer un instant de telles images
à chaque coin de rue ou sur les carrefours de votre quartier…
C’est tout simplement inimaginable et indécent, et il y
aurait une instance légale quelque part qui en interdirait l’affichage.
Il convient donc de reconnaître qu’il y a des altérités
dont on prend quotidiennement compte et soin et d’autres que l’on
peut allègrement mépriser sans craindre grand chose. Sinon,
comment comprendre que ces affiches, soumises à une certaine
réglementation, pour ne pas dire éthique ait pu essaimé
la ville de Genève sans que personne ne s’en indigne au
sein des services chargés de contrôler l’affichage
public ? Pourquoi avoir autorisé un tel affichage, après
l’interdiction il y a si peu en Suisse romande et le retrait en
Suisse alémanique d’une autre campagne d’affichage
de mauvais goût unanimement qualifiée de raciste et dévalorisante
par les communauté allogènes concernées ?
Dans les médias, la TV en tête, l’image du Noir est
trop souvent associée aux divers fléaux qui frappent le
monde : guerres, famines, corruption, pauvreté, Sida, mendicité,
etc. La plupart de ces thèmes sont souvent illustrés par
des images d’Afrique et d’Africains. On associe rarement
l’image Noire d’une femme mourant de Sida, d’un enfant
mourant de faim ou encore d’un rebelle trucidant son voisin avec
l’image d’un honorable actionnaire d’une compagnie
pharmaceutique qui refuse de fournir des ARV (1), ni avec celle d’un
respectable industriel de l’agro-alimentaire qui organise la faim,
encore moins avec l’image d’un gentil marchand d’armes
qui engrange les bénéfices de toute guerre.
Mais au fait, le Noir mérite-t-il vraiment le respect ? Quel
Etat africain à Genève ou même en Europe s’indigne-t-il
officiellement de ces stéréotypes et dérapages
qui s’apparentent à un racisme anti-Noir ? Jusqu’à
preuve du contraire aucun pays africains ne s’implique officiellement
- par l’entremise de sa représentation diplomatique dans
la diaspora – pour exiger un traitement décent de l’homme
Noir et de son image.
Qui le défend, mis à part quelques associations et ONG
peu influentes et légalement interdites d’audience et de
soutien de la part des instances publiques officiels ? Qui pleure le
Noir pour ce qu’il endure depuis des siècles et des nuits
sans fin ? Que représente le Noir aujourd’hui tant chez
lui en Afrique que hors de chez lui dans la diaspora ? Rien, personne
ou peu de choses aux yeux de l’Occident arrogant et donneur de
leçon et, hélas, parfois à ses propres yeux.
Tout cela pour dire que ceux qui méprisent ouvertement le Noir
ont de beaux jours devant eux car il y a peu de moyens de dissuasion,
et aucun Etat européen ne va sérieusement sanctionné
un citoyen pour avoir posé un acte de racisme anti-noir, sauf
par clientélisme de circonstance…
En définitive, un meilleur traitement de l’image du Noir
ne dépendra donc que de la réhabilitation socio-économique
et culturelle de l’homme Noir, par lui-même avant tout.
Mais là s’ouvre un autre débat plus intéressant
et plus large et qui mériterait enfin que l’homme Noir
s’y penche sérieusement.
Post-scriptum
(Nous avons appris plus tard l’origine
de cette campagne d’affichage)
Savoir que c’est dans le cadre du « Festival de la Bâtie
2004 » que ces images – oeuvre de Jean-Damien Fleury –
sont véhiculés n’enlève rien au fait qu’elles
véhiculent les mêmes stéréotypes dévalorisants
de l’homme Noir. Ces affiches d’un goût douteux sont
exposées en ville, exactement sur les mêmes panneaux utilisés
pour les affiches publicitaires qu’elles côtoient par ailleurs.
Ce qui ajoute à la confusion…
Le résumé sur le site Internet du Festival de la Bâtie
parle de « frontalité et radicalité […]
souvent liée à une propagande […] proche du matraquage
»(2). Qu’est-ce qui est radical dans ces images, sinon qu’on
ne se gêne absolument plus – à l’aide de programmes
de montages d’images – de transfigurer la réalité
sans sortir du stéréotype « faim = enfants Noirs
». Que dire sinon que tout le monde n’est ni artiste, ni
exégète de l’image pour en appréhender le
message ou la symbolique et que, dans tout affichage public d’images
sensibles, il convient de considérer les réactions de
chacun dans son identification avec ces images.
Comment comprendre que le thème de la faim soit systématiquement
lié à l’image du Noir, en l’occurrence d’enfants
Noirs exposés dans toute la nudité de leur souffrance
? La faim ne sévit-elle pas ailleurs qu’en Afrique ? N’y
a-t-il pas d’images d’enfants d’ailleurs souffrant
du même fléau ? Et que dire des affabulations avec les
bijoux, la tête aux chapeau et lunettes ?
La faim n’est pas une fatalité encore moins une situation
insoluble. La faim est une industrie prospère qui organise la
pénurie alimentaire. De nombreuses denrées non nécessaires
et si chères à l’Occident sont obtenues au prix
de politiques agroalimentaires qui engendrent la faim au Sud.
Si l’artiste auteur de ces images (photomontages) veut réellement
sensibiliser (action pédagogique pour les jeunes) sur le thème
de la faim, il aurait pu créer ou composer, à côté
de ces affiches d’enfants Noirs, des images faisant allusion à
l’expropriation foncière dans les pays pauvres dont le
but est d’utiliser le maximum de meilleures terres cultivables
pour les grandes cultures d’exportation vers le Nord. Il aurait
pu illustrer des liens entre ces corps d’enfants affamés
et le chocolat, la tasse de café ou de thé que nous prenons
quotidiennement et qui mobilisent et détruisent tant de ressources
dans le monde. Ce système est la principale cause directe de
la faim dans le monde et, toute action ou tout artiste digne de ce nom
ne peut prétendre parler de la faim ou la combattre en l’occultant,
pour ne montrer qu’un stéréotype de la facette symptomatique.
Certes, on ne peut en vouloir à l’artiste qui est libre
de sa création. On peut se méprendre sur ses intentions
et celles des organisateurs du festival, mais il convient aux autorités
responsables de l'espace public et au Festival de la Bâtie d’avoir
un minimum de discernement dans l’utilisation publique de telles
images.
Baïlos
(1)ARV : Traitements Anti Retro-Viraux contre le VIH.
(2) Voici le résumé du site du Festival de la bâtie
sur cet affichage. « Frontalité et radicalité
semblent être de mise dans l'oeuvre de Jean-Damien Fleury. Pourtant,
son travail ne cesse d'intriguer, tant il questionne. Souvent liée
à une propagande, l'approche visionnaire de l'artiste déploie
une puissance spectaculaire, proche du matraquage. Ses oeuvres sont
élaborées de façon à confondre des modes
interprétatifs ancrés dans une réalité bien
quotidienne. Jean-Damien Fleury sera présent à Genève
à travers une campagne d'affichage public sur le thème
de la faim. » Source :
http://www.batie.ch/edition/pedagogiques.html