La Chronique du mois - N°6 - Septembre 2004

Par Baïlos
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Seule l’image du Noir peut tomber si bas

La désinvolture et le cynisme avec lequel l’image du Noir est véhiculée, tant en Suisse qu’ailleurs en Europe et même en Afrique, est tout à fait symptomatique du mépris de l’homme Noir. La paupérisation généralisée et la déliquescence socio-politique et économique qui ont donné lieu à des guerres et des misères sans fin sur le continent africain ont renforcé cette image du Noir pauvre et misérable.
Lorsqu’il n’est pas un affamé à sauver, un réfugié à parquer dans un camp ou encore un rescapé-émmigré sans-papiers au Nord, il est tout simplement un criminel en puissance ou un corrompu avec lequel il faut absolument compter pour développer les affaires dont les bénéfices s’exportent en Occident.
Il est politiquement correct de dérouler le tapis gluant de l’humanitaire et des droits humains chaque fois qu’un regard furtif sur le continent appelle une larme de crocodile, toute aussi furtive, mais au moins elle a le mérite de tranquilliser les consciences repues.
Il y a d’abord tous ces témoignages d’indignations de nombreux Africains et non africains à Genève face aux bavures policières à l’encontre d’Africains autour de la Gare de Genève vite pardonnées.
Puis il y a eu une brève mobilisation de la Communauté Internationale face au «mini-génocide » au Darfour sur lequel cette même communauté internationale, complètement accaparée par l’Irak et l’Amérique de Bush, a fermé les yeux, car après tout ce n’était que des africains, Noirs de surcroît, qui se faisaient trucider par d’autres africains (un peu plus Blancs ceux-là). Les pauvres Noirs du Darfour ont eu le loisir de crever en masse ou de fuir vers les camps de réfugiés de pays proches. Les avertissement de nombreux observateurs et témoignages sont longtemps restés lettre morte, jusqu’au jour où il fallait faire une opération de relations publiques pour montrer que l’Occident repu avait malgré tout une once de conscience et de pitié pour ces pauvres soudanais massacrés par leurs propres dirigeants qui investissent dans l’armement fourni par ce même Occident.
Les médias se mirent en branle pour émouvoir – avec des images de l’infra humanité Noire - les citoyens et des chaînes de solidarité furent lancées. Les officines de l’humanitaire prirent alors le relais pour dépenser l’argent récolté (qui ne servira en définitive qu’à acheter équipement, services et vivres chez des opérateurs du Nord), des avions cargo larguèrent de la nourriture sur Darfour, etc. etc. Tout un symbole !
Sous ce même regard, il y a depuis cette dernière semaine du mois d’août 2004 une campagne d’affichage à Genève qui présente des drôles d’enfants Noirs décharnés, tantôt portant des antennes comme les insectes ou des martiens, tantôt une tête en forme de casque… Il y en a même une dont la tête nègre a été détachée du corps squelettique affabulé d’une autre tête et de bijoux. On peut se demander quel message ces affiches veulent bien passer. Il n’y a aucune inscription, pas d’adresse des concepteurs ou commanditaires de ces affiches d’un goût plus que douteux. Sur cinq lieux visités, une seule affiche portait une inscription en grand. On peut lire « GOURMAND » sur un enfant complètement décharné. On peut se demander si c’est l’enfant qui est gourmand au point de ne pas avoir assez à manger ou si c’est celui ou ceux qui privent ces enfants de leur droit à la nourriture qui sont gourmands. Au bas de ces affiches des tirelires blancs semblent inviter les passants à faire un geste : donner-nous votre obole pour sauver ces enfants Noirs d’une mort certaine. C’est ce que nous avons cru comprendre de ces affiches. En tout cas ces images ont une connotation raciste car elle véhicule le même stéréotype qui veut que la famine et les pires misères de ce monde ne porte qu’un seul visage reconnaissable par tous : celui de l’homme Noir.

Quartier de la JonctionQuartier des Eaux-VivesQuartier de la Vieille-VilleQuai du Rhône
Quelques-unes des affiches en questions (oeuvre de J.-Damien Fleury - Festival de la Bâtie 2004 - Genève)

Imaginez un instant une campagne de sensibilisation sur les horreurs du régime Nazi pour laquelle on placarderait la ville d’affiches montrant des photos de cadavres tout nus sortis des camps de concentration d’Hitler. Ou encore, pour mieux illustrer la pédophilie et ses déviances criminelles on lançait une campagne d’affichage de photos d’enfants européens nus, morts ou mourant, sexuellement abusés par leurs ravisseurs. Imaginer un instant de telles images à chaque coin de rue ou sur les carrefours de votre quartier… C’est tout simplement inimaginable et indécent, et il y aurait une instance légale quelque part qui en interdirait l’affichage. Il convient donc de reconnaître qu’il y a des altérités dont on prend quotidiennement compte et soin et d’autres que l’on peut allègrement mépriser sans craindre grand chose. Sinon, comment comprendre que ces affiches, soumises à une certaine réglementation, pour ne pas dire éthique ait pu essaimé la ville de Genève sans que personne ne s’en indigne au sein des services chargés de contrôler l’affichage public ? Pourquoi avoir autorisé un tel affichage, après l’interdiction il y a si peu en Suisse romande et le retrait en Suisse alémanique d’une autre campagne d’affichage de mauvais goût unanimement qualifiée de raciste et dévalorisante par les communauté allogènes concernées ?
Dans les médias, la TV en tête, l’image du Noir est trop souvent associée aux divers fléaux qui frappent le monde : guerres, famines, corruption, pauvreté, Sida, mendicité, etc. La plupart de ces thèmes sont souvent illustrés par des images d’Afrique et d’Africains. On associe rarement l’image Noire d’une femme mourant de Sida, d’un enfant mourant de faim ou encore d’un rebelle trucidant son voisin avec l’image d’un honorable actionnaire d’une compagnie pharmaceutique qui refuse de fournir des ARV (1), ni avec celle d’un respectable industriel de l’agro-alimentaire qui organise la faim, encore moins avec l’image d’un gentil marchand d’armes qui engrange les bénéfices de toute guerre.
Mais au fait, le Noir mérite-t-il vraiment le respect ? Quel Etat africain à Genève ou même en Europe s’indigne-t-il officiellement de ces stéréotypes et dérapages qui s’apparentent à un racisme anti-Noir ? Jusqu’à preuve du contraire aucun pays africains ne s’implique officiellement - par l’entremise de sa représentation diplomatique dans la diaspora – pour exiger un traitement décent de l’homme Noir et de son image.
Qui le défend, mis à part quelques associations et ONG peu influentes et légalement interdites d’audience et de soutien de la part des instances publiques officiels ? Qui pleure le Noir pour ce qu’il endure depuis des siècles et des nuits sans fin ? Que représente le Noir aujourd’hui tant chez lui en Afrique que hors de chez lui dans la diaspora ? Rien, personne ou peu de choses aux yeux de l’Occident arrogant et donneur de leçon et, hélas, parfois à ses propres yeux.
Tout cela pour dire que ceux qui méprisent ouvertement le Noir ont de beaux jours devant eux car il y a peu de moyens de dissuasion, et aucun Etat européen ne va sérieusement sanctionné un citoyen pour avoir posé un acte de racisme anti-noir, sauf par clientélisme de circonstance…
En définitive, un meilleur traitement de l’image du Noir ne dépendra donc que de la réhabilitation socio-économique et culturelle de l’homme Noir, par lui-même avant tout. Mais là s’ouvre un autre débat plus intéressant et plus large et qui mériterait enfin que l’homme Noir s’y penche sérieusement.


Post-scriptum (Nous avons appris plus tard l’origine de cette campagne d’affichage)

Savoir que c’est dans le cadre du « Festival de la Bâtie 2004 » que ces images – oeuvre de Jean-Damien Fleury – sont véhiculés n’enlève rien au fait qu’elles véhiculent les mêmes stéréotypes dévalorisants de l’homme Noir. Ces affiches d’un goût douteux sont exposées en ville, exactement sur les mêmes panneaux utilisés pour les affiches publicitaires qu’elles côtoient par ailleurs. Ce qui ajoute à la confusion…
Le résumé sur le site Internet du Festival de la Bâtie parle de « frontalité et radicalité […] souvent liée à une propagande […] proche du matraquage »(2). Qu’est-ce qui est radical dans ces images, sinon qu’on ne se gêne absolument plus – à l’aide de programmes de montages d’images – de transfigurer la réalité sans sortir du stéréotype « faim = enfants Noirs ». Que dire sinon que tout le monde n’est ni artiste, ni exégète de l’image pour en appréhender le message ou la symbolique et que, dans tout affichage public d’images sensibles, il convient de considérer les réactions de chacun dans son identification avec ces images.
Comment comprendre que le thème de la faim soit systématiquement lié à l’image du Noir, en l’occurrence d’enfants Noirs exposés dans toute la nudité de leur souffrance ? La faim ne sévit-elle pas ailleurs qu’en Afrique ? N’y a-t-il pas d’images d’enfants d’ailleurs souffrant du même fléau ? Et que dire des affabulations avec les bijoux, la tête aux chapeau et lunettes ?
La faim n’est pas une fatalité encore moins une situation insoluble. La faim est une industrie prospère qui organise la pénurie alimentaire. De nombreuses denrées non nécessaires et si chères à l’Occident sont obtenues au prix de politiques agroalimentaires qui engendrent la faim au Sud.
Si l’artiste auteur de ces images (photomontages) veut réellement sensibiliser (action pédagogique pour les jeunes) sur le thème de la faim, il aurait pu créer ou composer, à côté de ces affiches d’enfants Noirs, des images faisant allusion à l’expropriation foncière dans les pays pauvres dont le but est d’utiliser le maximum de meilleures terres cultivables pour les grandes cultures d’exportation vers le Nord. Il aurait pu illustrer des liens entre ces corps d’enfants affamés et le chocolat, la tasse de café ou de thé que nous prenons quotidiennement et qui mobilisent et détruisent tant de ressources dans le monde. Ce système est la principale cause directe de la faim dans le monde et, toute action ou tout artiste digne de ce nom ne peut prétendre parler de la faim ou la combattre en l’occultant, pour ne montrer qu’un stéréotype de la facette symptomatique.
Certes, on ne peut en vouloir à l’artiste qui est libre de sa création. On peut se méprendre sur ses intentions et celles des organisateurs du festival, mais il convient aux autorités responsables de l'espace public et au Festival de la Bâtie d’avoir un minimum de discernement dans l’utilisation publique de telles images.


Baïlos

(1)ARV : Traitements Anti Retro-Viraux contre le VIH.
(2) Voici le résumé du site du Festival de la bâtie sur cet affichage. « Frontalité et radicalité semblent être de mise dans l'oeuvre de Jean-Damien Fleury. Pourtant, son travail ne cesse d'intriguer, tant il questionne. Souvent liée à une propagande, l'approche visionnaire de l'artiste déploie une puissance spectaculaire, proche du matraquage. Ses oeuvres sont élaborées de façon à confondre des modes interprétatifs ancrés dans une réalité bien quotidienne. Jean-Damien Fleury sera présent à Genève à travers une campagne d'affichage public sur le thème de la faim. » Source : http://www.batie.ch/edition/pedagogiques.html