La Chronique du mois - N°4-bis - juillet 2004

Par Baïlos
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Stephen SMITH et Boubacar Boris DIOP  -Salon du livre de Genève 2004 _photo©bailos2004
Stephen SMITH face à son public - Salon du livre de Genève 2004 _photo©bailos2004

Négrologie(1) : quoi de neuf sous le ciel Africain ? - 2è partie (suite & fin)

Lire la 1ère partie

Il y a des affirmations qui fâchent dans le livre de Smith. En dépit des travaux d’autres spécialistes qui estiment que l’Afrique a déjà remboursé plus du double de sa dette, Smith affirme qu’en 1991 « la dette de l’Afrique a dépassé le PNB annuel du continent […] et bien qu’elle honorât à peine la moitié de ses échéances de remboursements, l’Afrique s’est muée en exportatrice nette de capitaux, ses sorties de fonds dépassant les entrées d’aides et d’investissement étrangers. » Qui a mis en place ce mécanisme de la dette ? A qui profite-il ? A qui profitent les exportations nettes de capitaux africains ? Ces questions semblent peu intéresser l’auteur…
Il n’ose pas dire que les Africains sont inférieurs, mais soutient que « leur civilisation matérielle, leur organisation sociale et leur culture politique constituent un frein au développement […] L’Afrique ne tourne pas parce qu’elle reste « bloquée » par des obstacles socioculturels qu’elle sacralise comme ses gris-gris identitaires ». Il prétend – en prenant le contre-pied de ceux qui répètent que l’Afrique est potentiellement riche - que, par exemple, si les Israéliens dans « un échange démographique standard » prenaient la place des Tchadiens, « le Tibesti fleurirait et une Mésopotamie africaine renaîtrait sur les terres fertiles, entre le Logone et le Chari ».
Cette funeste comparaison provoque colère et indignation, car elle sous-entend que le mal africain est intrinsèquement lié à l’homo africanus. La solution est donc simple : supprimez les Africains de l’Afrique, et elle sera prospère… pour l’amour de l’Afrique !
Cependant, la colère ne change rien aux faits qui ne disent autre chose que ce constat d’un notable africain: « Après plus de quarante ans d'indépendance, nos pays ne savent toujours rien fabriquer pour nos besoins de tous les jours et, encore plus incroyable, nous achetons du café importé en sachets couleur alors que nous en cultivons autour de nos maisons ! Sommes-nous donc moins doués que les autres hommes de la terre ? (2)»…

Black OR White ? Graffiti - bord de l'Arve - Genève

« La prévision d’un avenir désastreux ne doit pas être rejetée parce que celui-ci est désastreux. [Il] ne doit pas non plus être considéré comme déjà écrit. Ce qui adviendra au cours des vingt et quelques prochaines années dépendra de ce que nous, Africains, ferons. (3)» Ces propos de Thabo Mbéki rapportés par Smith dans son épilogue rappelle que la balle du mieux-être africain est et demeure dans le camp des Africains.
Comprendre l’indignation des Africains qui ont une autre lecture de l’histoire et des réalités africaines ne doit pas occulter le fait que de nombreux problèmes résultent de la non-volonté ou l’incapacité des leaders du continent de prendre leur destin en main.
De nombreux dirigeants noirs ont préféré se mettre sous la tutelle de telle ou telle puissance occidentale. Ils partagent des obédiences mystico-politiques et financières avec certains leaders occidentaux, se font chantres sans consistance de la bonne gouvernance des multinationales, et enfin s’élisent grand démocrates démocratisant la misère et privatisant tout ce qui est rentable aux entreprises occidentales ou à leurs prêtes noms locaux. Et les citoyens laissent faire !
Pour quelle raison ? Parce que tout simplement l’Afrique politique et moderne, les Etats actuels et leurs économies extraverties sont une pure création de l’Occident qui régente l’Afrique par toutes sortes de mécanismes et de réseaux occultes. N’en déplaise à Smith qui accuse au passage F.-X. Verschave (auteur spécialiste des réseaux françafricains), d’en « amalgamer les ignominies » pour faire « son fonds de commerce militant (4)».

Nos roitelets et brigands nègres roulant pour les anciennes métropoles coloniales avaient-ils vraiment le choix ? Oui. Ils avaient tous les choix : celui de se battre, à tout prix, pour instaurer la souveraineté et l’union réelle de leurs Etats et le choix de les sacrifier sur l’autel de la force et des intérêts occidentaux et des leurs propres.
Au début des Indépendances, mêmes factices, Houphouët Boigny avait le choix entre « être la queue d’un lion et la tête d’une souris (5)». Il a préféré être la tête d’une souris : la Côte d’Ivoire. Il a renoncé à sauver une Fédération Ouest Africaine défendue entre autre par le malien Modibo Keïta qui finira mort en prison sur l’ordre d’un certain Moussa Traoré. Avec son vieux complice, l’écrivain sénégalais L. Sédar Senghor – momifié dans le vert académique français –, ils ont préféré garantir l’allégeance de l’élite politique africaine naissante au Grand père fouettard Gaulois.
Mobutu également avait le choix entre vendre son pays et ses richesses aux ex-colonisateurs représentés par des multinationales et celui de travailler avec des hommes intègres comme Lumumba pour redonner travail, richesse et dignité au Zaïre. Mais il a préféré faciliter l’assassinat de ce dernier et s’allier aux puissances coloniales et leurs multinationales sans foi ni loi (sauf, bien sûr, celles du profit) pour mieux saigner à blanc le Zaïre (RDC) et le laisser exsangue après un règne crapuleux de plus de 30 ans.
Eyadema aussi avait le choix entre protéger Sylvanus Olympio et son gouvernement et obéir aux impératifs de la France. Il a préféré tuer sauvagement Olympio pour servir ses desseins propres et ceux de cette France faiseuse de républiques bananières et de Coups d’Etat.
Mandela avait le choix de finir sa vie en prison et celui de nier sa volonté de créer une Afrique du Sud multiraciale et égalitaire pour s’exiler loin des souffrances de son peuple. Il a préféré garder sa conviction que l’Afrique du Sud blanche ne pourra éternellement continuer de nier l’humanité et la présence des Noirs Sud-Africains. Il a préféré vivre sa conviction dans la souffrance de sa chair et la négation de son être. Ce qui lui coûtera 27 ans de prison, une libération triomphale et un retour magistral dans l’histoire de son pays. Il a redonné un immense espoir au peuple Sud-Africain. Ce fut un choix !
Les intellectuels, chercheurs et techniciens africains de la diaspora ont le choix de rester en exile, de servir les institutions internationales qui assassinent l’Afrique, et celui de retourner dans leur pays pour y apporter le savoir et les compétences… acquises souvent grâces à des bourses d’Etat. Ils préfèrent, pour la plupart, le confort matériel de leur exil et théoriser sur l’avenir et le potentiel du continent. Comme la nature a horreur du vide, celui laissé en Afrique est occupé par « ces incapables » qu’ils critiquent, et qui font des affaires publiques africaines les leurs propres.
Les peuples et les citoyens des Etats africains ont eux aussi le choix de se laisser priver de leurs droits les plus élémentaires, de se laisser faucher leur destin commun et d’en crever, et celui de se mobiliser pour faire valoir leur droit à la vie, leur droit de regard dans la gestion des affaires publiques et leur devoir d’engagement et de travail pour un mieux-être. Pour l’instant, ils ont choisi de s’abonner aux subsides conditionnés des grandes nations ; ils ont choisi de se laisser crever !
Mais, peut-être, de cette longue agonie africaine, de ces soubresauts chaotiques, devrait nécessairement jaillir un souffle. Un souffle de vie, un souffle d’espoir, une renaissance apodictique.
Sinon, sinon nous serons bien mort de notre beau suicide ! L’Afrique sera bien morte de sa mort annoncée. Et il y aura toujours des Stephen Smith pour en tirer un bilan…

(1) Stephen SMITH, "Négrologie - Pourquoi l'Afrique meurt" Editions Calmann-Lévy - Paris, 2003 - 248 pages.
(2) Propos de Miaffo Fongang (notable africain) dans "Carnet africain" du Magazine Eben'A n°1 - Paris - p.48
(3) Négrologie..., op. cit. p.227. Thabo Mbéki, Président Sud Africain dans sa préface du rapport du PNUD : « Quels futures possibles pour l’Afrique au Sud du Sahara ? ».
(4) p.97. Lire à ce propos, "L’envers de la dette – Criminalité politique et économique au Congo-Brazza et en Angola", de F.-X. Verschave, Dossiers Noirs n°16, éd. Agone, Marseille, 2001.
Lire également, "Le franc CFA et l’Euro contre l’Afrique" de Nicolas Agbohou (économiste ivoirien), éditions Solidarité Mondiale SA, Paris 1999.
(5) L'histoire relate que Houphouët Boigny, au moment des indépendances, préférait être chef d'Etat d'un petit pays qu'un sous-chef ou un alter ego dans une grande fédération de plusieurs Etats africains, de l'ouest notamment. Il serait l'auteur de cette expression "la tête d'une souris plutôt que la queue d'un lion" qui témoigne de l'état d'esprit de l'élite politique naissante (pouvoir personnel étendu à un Etat à soi, aussi petit soit-il). On comprend alors aisément que l'union ou l'unité africaine peine depuis un demi siècle à se réaliser.

Baïlos