Négrologie(1)
: quoi de neuf sous le ciel Africain ? - 2è
partie (suite & fin)
Lire
la 1ère partie
Il
y a des affirmations qui fâchent dans le livre de Smith. En dépit
des travaux d’autres spécialistes qui estiment que l’Afrique
a déjà remboursé plus du double de sa dette, Smith
affirme qu’en 1991 « la dette de l’Afrique a dépassé
le PNB annuel du continent […] et bien qu’elle honorât
à peine la moitié de ses échéances de remboursements,
l’Afrique s’est muée en exportatrice nette de capitaux,
ses sorties de fonds dépassant les entrées d’aides
et d’investissement étrangers. » Qui a mis en
place ce mécanisme de la dette ? A qui profite-il ? A qui profitent
les exportations nettes de capitaux africains ? Ces questions semblent
peu intéresser l’auteur…
Il n’ose pas dire que les Africains sont inférieurs, mais
soutient que « leur civilisation matérielle, leur organisation
sociale et leur culture politique constituent un frein au développement
[…] L’Afrique ne tourne pas parce qu’elle reste «
bloquée » par des obstacles socioculturels qu’elle
sacralise comme ses gris-gris identitaires ». Il prétend
– en prenant le contre-pied de ceux qui répètent que
l’Afrique est potentiellement riche - que, par exemple, si les Israéliens
dans « un échange démographique standard
» prenaient la place des Tchadiens, « le Tibesti fleurirait
et une Mésopotamie africaine renaîtrait sur les terres fertiles,
entre le Logone et le Chari ».
Cette funeste comparaison provoque colère et indignation, car elle
sous-entend que le mal africain est intrinsèquement lié
à l’homo africanus. La solution est donc simple : supprimez
les Africains de l’Afrique, et elle sera prospère…
pour l’amour de l’Afrique !
Cependant, la colère ne change rien aux faits qui ne disent autre
chose que ce constat d’un notable africain: « Après
plus de quarante ans d'indépendance, nos pays ne savent toujours
rien fabriquer pour nos besoins de tous les jours et, encore plus incroyable,
nous achetons du café importé en sachets couleur alors que
nous en cultivons autour de nos maisons ! Sommes-nous donc moins doués
que les autres hommes de la terre ? (2)»…

«
La prévision d’un avenir désastreux ne doit pas
être rejetée parce que celui-ci est désastreux. [Il]
ne doit pas non plus être considéré comme déjà
écrit. Ce qui adviendra au cours des vingt et quelques prochaines
années dépendra de ce que nous, Africains, ferons.
(3)» Ces propos de Thabo Mbéki rapportés par Smith
dans son épilogue rappelle que la balle du mieux-être africain
est et demeure dans le camp des Africains.
Comprendre l’indignation des Africains qui ont une autre lecture
de l’histoire et des réalités africaines ne doit pas
occulter le fait que de nombreux problèmes résultent de
la non-volonté ou l’incapacité des leaders du continent
de prendre leur destin en main.
De nombreux dirigeants noirs ont préféré se mettre
sous la tutelle de telle ou telle puissance occidentale. Ils partagent
des obédiences mystico-politiques et financières avec certains
leaders occidentaux, se font chantres sans consistance de la bonne gouvernance
des multinationales, et enfin s’élisent grand démocrates
démocratisant la misère et privatisant tout ce qui est rentable
aux entreprises occidentales ou à leurs prêtes noms locaux.
Et les citoyens laissent faire !
Pour quelle raison ? Parce que tout simplement l’Afrique politique
et moderne, les Etats actuels et leurs économies extraverties sont
une pure création de l’Occident qui régente l’Afrique
par toutes sortes de mécanismes et de réseaux occultes.
N’en déplaise à Smith qui accuse au passage F.-X.
Verschave (auteur spécialiste des réseaux françafricains),
d’en « amalgamer les ignominies » pour faire
« son fonds de commerce militant (4)».
Nos
roitelets et brigands nègres roulant pour les anciennes métropoles
coloniales avaient-ils vraiment le choix ? Oui. Ils avaient tous les choix
: celui de se battre, à tout prix, pour instaurer la souveraineté
et l’union réelle de leurs Etats et le choix de les sacrifier
sur l’autel de la force et des intérêts occidentaux
et des leurs propres.
Au début des Indépendances, mêmes factices, Houphouët
Boigny avait le choix entre « être la queue d’un
lion et la tête d’une souris (5)». Il a préféré
être la tête d’une souris : la Côte d’Ivoire.
Il a renoncé à sauver une Fédération Ouest
Africaine défendue entre autre par le malien Modibo Keïta
qui finira mort en prison sur l’ordre d’un certain Moussa
Traoré. Avec son vieux complice, l’écrivain sénégalais
L. Sédar Senghor – momifié dans le vert académique
français –, ils ont préféré garantir
l’allégeance de l’élite politique africaine
naissante au Grand père fouettard Gaulois.
Mobutu également avait le choix entre vendre son pays et ses richesses
aux ex-colonisateurs représentés par des multinationales
et celui de travailler avec des hommes intègres comme Lumumba pour
redonner travail, richesse et dignité au Zaïre. Mais il a
préféré faciliter l’assassinat de ce dernier
et s’allier aux puissances coloniales et leurs multinationales sans
foi ni loi (sauf, bien sûr, celles du profit) pour mieux saigner
à blanc le Zaïre (RDC) et le laisser exsangue après
un règne crapuleux de plus de 30 ans.
Eyadema aussi avait le choix entre protéger Sylvanus Olympio et
son gouvernement et obéir aux impératifs de la France. Il
a préféré tuer sauvagement Olympio pour servir ses
desseins propres et ceux de cette France faiseuse de républiques
bananières et de Coups d’Etat.
Mandela avait le choix de finir sa vie en prison et celui de nier sa volonté
de créer une Afrique du Sud multiraciale et égalitaire pour
s’exiler loin des souffrances de son peuple. Il a préféré
garder sa conviction que l’Afrique du Sud blanche ne pourra éternellement
continuer de nier l’humanité et la présence des Noirs
Sud-Africains. Il a préféré vivre sa conviction dans
la souffrance de sa chair et la négation de son être. Ce
qui lui coûtera 27 ans de prison, une libération triomphale
et un retour magistral dans l’histoire de son pays. Il a redonné
un immense espoir au peuple Sud-Africain. Ce fut un choix !
Les intellectuels, chercheurs et techniciens africains de la diaspora
ont le choix de rester en exile, de servir les institutions internationales
qui assassinent l’Afrique, et celui de retourner dans leur pays
pour y apporter le savoir et les compétences… acquises souvent
grâces à des bourses d’Etat. Ils préfèrent,
pour la plupart, le confort matériel de leur exil et théoriser
sur l’avenir et le potentiel du continent. Comme la nature a horreur
du vide, celui laissé en Afrique est occupé par «
ces incapables » qu’ils critiquent, et qui font des
affaires publiques africaines les leurs propres.
Les peuples et les citoyens des Etats africains ont eux aussi le choix
de se laisser priver de leurs droits les plus élémentaires,
de se laisser faucher leur destin commun et d’en crever, et celui
de se mobiliser pour faire valoir leur droit à la vie, leur droit
de regard dans la gestion des affaires publiques et leur devoir d’engagement
et de travail pour un mieux-être. Pour l’instant, ils ont
choisi de s’abonner aux subsides conditionnés des grandes
nations ; ils ont choisi de se laisser crever !
Mais, peut-être, de cette longue agonie africaine, de ces soubresauts
chaotiques, devrait nécessairement jaillir un souffle. Un souffle
de vie, un souffle d’espoir, une renaissance apodictique.
Sinon, sinon nous serons bien mort de notre beau suicide ! L’Afrique
sera bien morte de sa mort annoncée. Et il y aura toujours des
Stephen Smith pour en tirer un bilan…
(1)
Stephen SMITH, "Négrologie - Pourquoi l'Afrique meurt"
Editions Calmann-Lévy - Paris, 2003 - 248 pages.
(2) Propos de Miaffo Fongang (notable africain)
dans "Carnet africain" du Magazine Eben'A n°1
- Paris - p.48
(3) Négrologie..., op. cit. p.227.
Thabo Mbéki, Président Sud Africain dans sa préface
du rapport du PNUD : « Quels futures possibles pour l’Afrique
au Sud du Sahara ? ».
(4) p.97. Lire à ce propos, "L’envers de la dette
– Criminalité politique et économique au Congo-Brazza
et en Angola", de F.-X. Verschave, Dossiers Noirs n°16,
éd. Agone, Marseille, 2001.
Lire également, "Le franc CFA et l’Euro contre l’Afrique"
de Nicolas Agbohou (économiste ivoirien), éditions Solidarité
Mondiale SA, Paris 1999.
(5) L'histoire relate que Houphouët Boigny, au moment des indépendances,
préférait être chef d'Etat d'un petit pays qu'un sous-chef
ou un alter ego dans une grande fédération de plusieurs
Etats africains, de l'ouest notamment. Il serait l'auteur de cette expression
"la tête d'une souris plutôt que la queue d'un lion"
qui témoigne de l'état d'esprit de l'élite politique
naissante (pouvoir personnel étendu à un Etat à soi,
aussi petit soit-il). On comprend alors aisément que l'union ou
l'unité africaine peine depuis un demi siècle à se
réaliser.
Baïlos |