La Chronique du mois - N°4 - juin 2004

Par Baïlos
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Stephen SMITH et Boubacar Boris DIOP  -Salon du livre de Genève 2004 _photo©bailos2004
Stephen SMITH face à son public - Salon du livre de Genève 2004 _photo©bailos2004

Négrologie(1) : quoi de neuf sous le ciel Africain ? - 1ère partie

La polémique ne cesse de grandir autour du dernier ouvrage de Stephen SMITH : « Nécrologie – Pourquoi l’Afrique meurt ». Le 2 mai dernier, lors du dernier Salon du Livre de Genève, l’auteur était l’invité d’un débat houleux et passionné à l’intérieur du pavillon Africain – l’Afrique étant à l’honneur pour la première fois dans ce salon 2004.
Pourquoi autant de passion sur un livre qui ne dit rien de neuf sur le continent africain ? Il ne s’agit que d’un bilan qui, certes se prétend sans fards ni complaisance de cette Afrique qui meurt. C’est le constat d’un journaliste qui affirme son pessimisme sur l’avenir de l’Afrique. Selon lui, les malheurs de ce continent ne sont pas prêts de s’arrêter. Au contraire ils iront en s’intensifiant, car il n’y a point de solutions courageuses et radicales à l’horizon... Mais cela n’est pas nouveau.
Alors pourquoi tant de polémiques sur ce qui a été mille fois dit et redit sur cette Afrique, « mieux connue » du dehors qu’à l’intérieur d’elle-même ? Pourquoi tant de critiques des intellectuels africains? La nouveauté réside dans la tendance négationniste et le ton péremptoire et inquisiteur de l’auteur qui laisse libre cours à ses amalgames et élucubrations journalistiques.
Traité de «raciste» et de «négationniste» pour l’affirmation qui traite sans distinction les Africains d’incapables, l’auteur n’en démord pas : « si je suis raciste, eh bien, ce ne sera qu’un raciste de plus ! »
Et alors ? A-t-on le droit de traiter de sujets délicats, dans toutes leurs aspérités, de manière claire et honnête, sans être traité de raciste, d’antisémite ou de négationniste ?

L’auteur est de ceux qui ont les moyens et l’habitude de chercher la paille dans l’œil du voisin. Oubliant la poutre pourrissant dans leur propre œil. Il « connaît l’Afrique » qui crève et qui ne donne plus aucun espoir à ceux qui ne la connaissent que trop bien sous l’angle de sa descente aux enfers. Et il en a tiré un bilan qui dit en gros : « l’Afrique meurt». Pourquoi ? « Parce qu’elle se suicide ». Quoi que l’on fasse, elle ne s’en sortira pas de sitôt ! Voilà Négrologie : point d’espoir pour l’Afrique. C'est sans appel !
Il met cependant en exergue dans son ouvrage deux pensées africaines. « La conscience est une plaie ouverte. Seule la vérité peut la guérir » d’Osman Dan Fodio, chef religieux et résistant malheureux à la pénétration coloniale. Et ce cri du cœur de Frantz Fanon : « N’ai-je donc pas autre chose à faire sur cette terre qu’à venger les Noirs du XVIII siècle ? Il n’y a pas de mission nègre : il n’y pas de fardeau blanc.» Cherchez la vérité de Stephen Smith, et vous trouverez l’amalgame en conscience !
Si le choix de ces deux citations en exergue à son livre est une façon de dire à ses lecteurs : vous allez lire un bilan sombre et pessimiste du continent noir. Le but est de dire les choses telles qu’elles sont, de rapporter des faits tels que je les ai observés et analysés à travers un regard professionnel et honnête. Si le but de ce livre est de réveiller les consciences africaines assoupies dans l’anomie et la torpeur de leur fatalisme, on peut dire « merci » à Smith !
Si, au contraire, l’auteur a fait un bilan seulement pour charger l’Afrique ; s’il veut dire aux Africains, voici la vérité : vous n’êtes que vos propres fossoyeurs et votre sort est scellé… par vous-mêmes ! Vous ne pouvez passer toute votre existence à vouloir faire porter aux autres la responsabilité de vos maux et malheurs séculaires et récurrents, l’Occident n’en est aucunement responsable, etc.Le cri - graffiti-plaine-de-plainpalais-genève_photo©bailos2004

Alors on peut craindre que la citation de Fanon – « Il n y a pas de mission nègre ; il n’y a pas de fardeau blanc » – ne veuille tout simplement dire : il n’y a pas de crime de l’Esclavage Nègre ; il n’y a pas de crime de la dépossession coloniale ; il n’y a pas non plus de crime de complicité et de commandite de l’Occident dans la descente aux enfers africaine… Il n’y a donc point de reconnaissance de l’Histoire des vaincus, encore moins de réparation (même symbolique) pour ces crimes-là. Il n’y a pas de renaissance possible pour l’Afrique ! On peut alors comprendre la colère et l’indignation des Africains et de ceux qui abhorrent toute imposture.
La vérité est souvent trop poisseuse et si sinistre qu’il faut mentir pour la cacher. La vérité du plus fort est souvent la vérité de l’histoire, dans la négation de celle des vaincus. Le contentieux historique entre l’Afrique et l’Occident reste ouvert, car le présent du continent ne tire pas son origine du néant…

Accordons toutefois à l’auteur la bonne foi qu’il clame à propos de son livre. Il précise dans son avant-propos qu’il n’a pas de parti pris quand il affirme que «le présent n’a pas d’avenir sur le continent (2)». Sa non complaisance et sa liberté de ton ne sont motivées que par « l’urgence, sans mépris pour personne ». Pour lui, « l’afro-optimisme est un crime contre l’information (3) ».
Quand Smith dit que le présent du continent n’a pas d’avenir, les Africains devraient se réjouir : il ne faut surtout pas que ce qui se passe présentement en Afrique ait un avenir. Le présent du continent est si affligeant et si absurde, tissé de crimes, de spoliations et de régression générale qui n’ont produit que le désespoir de populations entières. Si ce présent-là n’a pas d’avenir, réjouissons-nous donc !
L’Afrique n’a pas d’avenir (stable, souverain et prospère) si les Africains continuent de perpétuer ceux qu’ils vivent présentement. C’est-à-dire la non souveraineté politique et économique des Etats Africains, leur refus de s’unir et de s’entendre sur l’essentiel, l’abandon de leurs prérogatives d’assurer la quiétude sociale et l’autosuffisance économique, etc. Toute chose qui entraîne paupérisation, frustration et pulsion de suicide des populations dans des fatalités et des guerres sans nom.
Il y a un adage qui dit que « lorsqu’on qu’on baisse sa culotte en public, on ne peut empêcher le voisinage de ricaner ou de vous faire la leçon »… Et comme « persiste et signe » le chanteur ivoirien Alpha Blondy, « les ennemis de l’Afrique, ce sont les Africains » ! Ce n’est ni de l’auto-flagellation, ni de la haine de soi. C’est tout simplement de la conscience de soi et de ce qui est – des faits.
Cependant, observer le continent à travers le regard de Smith, reviendrait à considérer que l’Afrique fonctionne en vase clos. Comme si elle ne subissait pas l’influence des grandes puissances qui régissent l’économie mondiale. Mais à celles-là, l’auteur ne semble pas vouloir imputer une grande responsabilité. Et son livre a été primé et encensé par de grands médias occidentaux dont il est un produit. L’on ne peut donc s’empêcher de se demander à quel dessein obéit son ouvrage, au-delà du bilan.
Il appartient toutefois aux Africains de situer d’abord leurs propres responsabilités dans la débâcle générale du continent. Il leur revient en prime de régler entre eux leurs responsabilités respectives et collectives avant de prétendre demander des comptes à l’Occident. Négrologie de Stephen Smith ne constitue qu’un rappel, même déformant.
Mais qui est donc Stephen Smith pour avoir le culot de rappeler aux Africains où ils en sont ? Qui est-il pour oser faire un bilan si tendancieux de l’Afrique et des Africains ?
Un journaliste, dira-t-il. Peut-être un secret officier servant une intelligence occidentale aux buts inavouables, penseront certains. Encore un Blanc qui se paye le luxe, une fois de plus, de faire la leçon aux Africains, diront d’autres. Et ça c’est intolérable pour une certaine intelligentsia africaine qui estime qu’il appartient aux Africains de tirer eux-mêmes leur bilan. L’histoire, vue par les vaincus !
Les Africains peuvent certainement faire l’état des lieux de leur continent. Mais il ne suffit pas de faire des bilans, il s’agit aussi d’œuvrer pour que les faits ne soient pas si désespérants.
Si cette intelligentsia veut bien faire honnêtement une autocritique de l’Afrique, elle serait assez proche des faits rapportés par l’auteur quand il affirme que « depuis l’indépendance, l’Afrique travaille à sa recolonisation ».
Quelle serait alors la part de responsabilité des intellectuels africains dans la décadence et la criminalisation des pouvoirs politiques africains ? Comment s’amender en redonnant espoir aux populations qui se sont saignées pour donner une éducation et une instruction à cette même élite, devenu parasitaire et incapable de donner ce qu’elle a de mieux pour l’épanouissement de leurs concitoyens ?

(1) Stephen SMITH, "Négrologie - Pourquoi l'Afrique meurt" Editions Calmann-Lévy - Paris, 2003 - 248 pages.
(2) Avant-propos
(3) op. cit. p.14
(4) op. cit. p.23

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Baïlos