La polémique
ne cesse de grandir autour du dernier ouvrage de Stephen SMITH : «
Nécrologie – Pourquoi l’Afrique meurt ».
Le 2 mai dernier, lors du dernier Salon du Livre de Genève, l’auteur
était l’invité d’un débat houleux et
passionné à l’intérieur du pavillon Africain
– l’Afrique étant à l’honneur pour la
première fois dans ce salon 2004.
Pourquoi autant de passion sur un livre qui ne dit rien de neuf sur
le continent africain ? Il ne s’agit que d’un bilan qui,
certes se prétend sans fards ni complaisance de cette Afrique
qui meurt. C’est le constat d’un journaliste qui affirme
son pessimisme sur l’avenir de l’Afrique. Selon lui, les
malheurs de ce continent ne sont pas prêts de s’arrêter.
Au contraire ils iront en s’intensifiant, car il n’y a point
de solutions courageuses et radicales à l’horizon... Mais
cela n’est pas nouveau.
Alors pourquoi tant de polémiques sur ce qui a été
mille fois dit et redit sur cette Afrique, « mieux connue »
du dehors qu’à l’intérieur d’elle-même
? Pourquoi tant de critiques des intellectuels africains? La nouveauté
réside dans la tendance négationniste et le ton péremptoire
et inquisiteur de l’auteur qui laisse libre cours à ses
amalgames et élucubrations journalistiques.
Traité de «raciste» et de «négationniste»
pour l’affirmation qui traite sans distinction les Africains d’incapables,
l’auteur n’en démord pas : « si je suis
raciste, eh bien, ce ne sera qu’un raciste de plus ! »
Et alors ? A-t-on le droit de traiter de sujets délicats, dans
toutes leurs aspérités, de manière claire et honnête,
sans être traité de raciste, d’antisémite
ou de négationniste ?
L’auteur est
de ceux qui ont les moyens et l’habitude de chercher la paille
dans l’œil du voisin. Oubliant la poutre pourrissant dans
leur propre œil. Il « connaît l’Afrique
» qui crève et qui ne donne plus aucun espoir à
ceux qui ne la connaissent que trop bien sous l’angle de sa descente
aux enfers. Et il en a tiré un bilan qui dit en gros : «
l’Afrique meurt». Pourquoi ? « Parce
qu’elle se suicide ». Quoi que l’on fasse, elle
ne s’en sortira pas de sitôt ! Voilà Négrologie
: point d’espoir pour l’Afrique. C'est sans appel !
Il met cependant en exergue dans son ouvrage deux pensées africaines.
« La conscience est une plaie ouverte. Seule la vérité
peut la guérir » d’Osman Dan Fodio, chef religieux
et résistant malheureux à la pénétration
coloniale. Et ce cri du cœur de Frantz Fanon : « N’ai-je
donc pas autre chose à faire sur cette terre qu’à
venger les Noirs du XVIII siècle ? Il n’y a pas de mission
nègre : il n’y pas de fardeau blanc.» Cherchez
la vérité de Stephen Smith, et vous trouverez l’amalgame
en conscience !
Si le choix de ces deux citations en exergue à son livre est
une façon de dire à ses lecteurs : vous allez lire un
bilan sombre et pessimiste du continent noir. Le but est de dire les
choses telles qu’elles sont, de rapporter des faits tels que je
les ai observés et analysés à travers un regard
professionnel et honnête. Si le but de ce livre est de réveiller
les consciences africaines assoupies dans l’anomie et la torpeur
de leur fatalisme, on peut dire « merci » à
Smith !
Si, au contraire, l’auteur a fait un bilan seulement pour charger
l’Afrique ; s’il veut dire aux Africains, voici la vérité
: vous n’êtes que vos propres fossoyeurs et votre sort est
scellé… par vous-mêmes ! Vous ne pouvez passer toute
votre existence à vouloir faire porter aux autres la responsabilité
de vos maux et malheurs séculaires et récurrents, l’Occident
n’en est aucunement responsable, etc.
Alors on peut craindre
que la citation de Fanon – « Il n y a pas de mission
nègre ; il n’y a pas de fardeau blanc » –
ne veuille tout simplement dire : il n’y a pas de crime de l’Esclavage
Nègre ; il n’y a pas de crime de la dépossession
coloniale ; il n’y a pas non plus de crime de complicité
et de commandite de l’Occident dans la descente aux enfers
africaine… Il n’y a donc point de reconnaissance de l’Histoire
des vaincus, encore moins de réparation (même symbolique)
pour ces crimes-là. Il n’y a pas de renaissance possible
pour l’Afrique ! On peut alors comprendre la colère et
l’indignation des Africains et de ceux qui abhorrent toute imposture.
La vérité est souvent trop poisseuse et si sinistre qu’il
faut mentir pour la cacher. La vérité du plus fort est
souvent la vérité de l’histoire, dans la négation
de celle des vaincus. Le contentieux historique entre l’Afrique
et l’Occident reste ouvert, car le présent du continent
ne tire pas son origine du néant…
Accordons toutefois
à l’auteur la bonne foi qu’il clame à propos
de son livre. Il précise dans son avant-propos qu’il n’a
pas de parti pris quand il affirme que «le présent
n’a pas d’avenir sur le continent (2)». Sa non
complaisance et sa liberté de ton ne sont motivées que
par « l’urgence, sans mépris pour personne
». Pour lui, « l’afro-optimisme est un crime contre
l’information (3) ».
Quand Smith dit que le présent du continent n’a pas d’avenir,
les Africains devraient se réjouir : il ne faut surtout pas que
ce qui se passe présentement en Afrique ait un avenir. Le présent
du continent est si affligeant et si absurde, tissé de crimes,
de spoliations et de régression générale qui n’ont
produit que le désespoir de populations entières. Si ce
présent-là n’a pas d’avenir, réjouissons-nous
donc !
L’Afrique n’a pas d’avenir (stable, souverain et prospère)
si les Africains continuent de perpétuer ceux qu’ils vivent
présentement. C’est-à-dire la non souveraineté
politique et économique des Etats Africains, leur refus de s’unir
et de s’entendre sur l’essentiel, l’abandon de leurs
prérogatives d’assurer la quiétude sociale et l’autosuffisance
économique, etc. Toute chose qui entraîne paupérisation,
frustration et pulsion de suicide des populations dans des fatalités
et des guerres sans nom.
Il y a un adage qui dit que « lorsqu’on qu’on
baisse sa culotte en public, on ne peut empêcher le voisinage
de ricaner ou de vous faire la leçon »… Et comme
« persiste et signe » le chanteur ivoirien Alpha
Blondy, « les ennemis de l’Afrique, ce sont les Africains
» ! Ce n’est ni de l’auto-flagellation, ni de la haine
de soi. C’est tout simplement de la conscience de soi et de ce
qui est – des faits.
Cependant, observer le continent à travers le regard de Smith,
reviendrait à considérer que l’Afrique fonctionne
en vase clos. Comme si elle ne subissait pas l’influence des grandes
puissances qui régissent l’économie mondiale. Mais
à celles-là, l’auteur ne semble pas vouloir imputer
une grande responsabilité. Et son livre a été primé
et encensé par de grands médias occidentaux dont il est
un produit. L’on ne peut donc s’empêcher de se demander
à quel dessein obéit son ouvrage, au-delà du bilan.
Il appartient toutefois aux Africains de situer d’abord leurs
propres responsabilités dans la débâcle générale
du continent. Il leur revient en prime de régler entre eux leurs
responsabilités respectives et collectives avant de prétendre
demander des comptes à l’Occident. Négrologie
de Stephen Smith ne constitue qu’un rappel, même déformant.
Mais qui est donc Stephen Smith pour avoir le culot de rappeler aux
Africains où ils en sont ? Qui est-il pour oser faire un bilan
si tendancieux de l’Afrique et des Africains ?
Un journaliste, dira-t-il. Peut-être un secret officier servant
une intelligence occidentale aux buts inavouables, penseront certains.
Encore un Blanc qui se paye le luxe, une fois de plus, de faire la leçon
aux Africains, diront d’autres. Et ça c’est intolérable
pour une certaine intelligentsia africaine qui estime qu’il appartient
aux Africains de tirer eux-mêmes leur bilan. L’histoire,
vue par les vaincus !
Les Africains peuvent certainement faire l’état des lieux
de leur continent. Mais il ne suffit pas de faire des bilans, il s’agit
aussi d’œuvrer pour que les faits ne soient pas si désespérants.
Si cette intelligentsia veut bien faire honnêtement une autocritique
de l’Afrique, elle serait assez proche des faits rapportés
par l’auteur quand il affirme que « depuis
l’indépendance, l’Afrique travaille à sa recolonisation
».
Quelle serait alors la part de responsabilité des intellectuels
africains dans la décadence et la criminalisation des pouvoirs
politiques africains ? Comment s’amender en redonnant espoir aux
populations qui se sont saignées pour donner une éducation
et une instruction à cette même élite, devenu parasitaire
et incapable de donner ce qu’elle a de mieux pour l’épanouissement
de leurs concitoyens ?
(1) Stephen SMITH,
"Négrologie - Pourquoi l'Afrique meurt" Editions
Calmann-Lévy - Paris, 2003 - 248 pages.
(2) Avant-propos
(3) op. cit. p.14
(4) op. cit. p.23
Lire
la suite à la prochaine Chronique du mois N°4bis - juillet
2004