A
quand l'Afrique?* Un SOS à qui veut l’entendre !
Le 30 avril 2003,
l’historien burkinabé, Joseph KI-ZERBO a présenté
avec René HOLENSTEIN à l’IUED de Genève son
dernier ouvrage-entretien «A quand l’Afrique ?».
A quand l’Afrique, comme s’il n’en existait pas une,
et d’ailleurs de quelle Afrique voulons-nous ?
L’auteur signale d’emblée que son livre est “un
SOS à qui veut l’entendre”. Mais qui entendra
?
Quand les jeunes “frappent à la porte de l’Avenir,
elle reste muette”… L’Afrique semble sans horizons
et n’intéresse plus ses grands courtisans partenalistes
d’antan. Elle intéresse de moins en moins ses propres fils
désormais prêts à tous les sacrifices pour la fuir
et l’abandonnée à ses interminables turpitudes sans
lendemain...
L'Afrique ne peut avoir d’horizons meilleurs que si certaines
questions sont traitées radicalement, à commencer par
nous demander, de quel horizon voulons nous ? Quels types de société
autrement meilleure voulons-nous instituer ? Quel type de relation souhaitons-nous
et sommes nous prêts à établir entre nous Africains
et sur la force de laquelle nous pourrions compter pour traiter d’égale
à égale avec les autres pays du monde ?
A quand l’Afrique est un questionnement intéressant, même
si le titre en lui-même sonne comme si l’Afrique attend
son tour dans la course vers ce sempiternel développement étalonné
à l’occidental.
Comme on l’entend depuis des décennies : l’Afrique
n’a pas la place qu’elle mérite dans le concert des
Nations. Mais de quelle place s’agit-il ? Car le développement
ne saurait être un rattrapage du Nord par le Sud, mais est avant
tout un processus évolutif prenant en compte les progrès
techniques et scientifiques en ce qu’ils ont de compatibles avec
les valeurs socioculturelles, économiques et écologiques
des populations concernées.
Le dernier ouvrage de l’historien burkinabé, Joseph KI-ZERBO,
nous rappelle ce que nous entendons depuis longtemps sur la place que
devrait avoir ce continent meurtri. Cette approche a toutefois le mérite
réfuter les idées communément reçues que
ce continent devrait à tout prix emboîter, non seulement
le processus développementaliste de l’Occident mais également
trouver en lui-même le chemin qui conduit à ce processus.
Seulement l’Afrique peux-t-elle emboîter le modèle
occidental tout en restant elle-même ? Beau dilemme ! Même
si les faits montrent plutôt que ce continent dans son mimétisme
suicidaire, singe lamentablement et importe à grands frais les
travers et les revers de la modernité occidentale.
L’Afrique, peut-elle retrouver le chemin de sa dignité,
de ses richesses matérielles, culturelles et spirituelles en
suivant ce modèle occidental qui s’est outrageusement consolidé
sur l’exploitation, la destruction et les ruines de cette même
Afrique, réservoir de mains-d'oeuvre et de matières premières
pour l’Occident expansionniste.
Le péché originel qui a marqué la rencontre entre
l’Afrique, le Monde Arabe et l’Europe est la matrice des
heurts et malheurs actuels du continent. Cette histoire faite d’arrogantes
barbaries, de mercantiles fourberies, de pieuses spoliations et de désirs
d’appropriation de lointains espaces géostratégiques
par les puissances occidentales a façonné l’Afrique
actuelle. Ceci avec une complicité active, intéressée
ou contrainte de certaines sociétés et groupes d’Africains.
A quand l’Afrique ? Devrions-nous nous en tenir à son titre
passif ? Ne pourrait-on pas prolonger cette question en nous disant
: bien sûr nous savons ce qui a appauvrit et continue d’appauvrir
l’Afrique. Nous connaissons ce qui a réduit la vie des
Africains à une infa-humanité entraînée dans
l’excroissance d’une humanité occidentale sensée
être supérieure, tant en modèles qu’en force
de ruse et de persuasion.
Nous savons que l’Afrique est maintenue et s’est laissée
maintenir dans une posture de perdante dans les échanges internationaux,
en tant que continent balkanisé dont les pays sont incapables,
individuellement, de négocier dans une position d’équité
leurs intérêts vitaux avec les autres pays du monde dit
développés, essentiellement ex-esclavagistes, ex-colonisateurs
aujourd’hui démocratiseurs et mondialisateurs
à tout va dans nos tropiques contrées.
Le système de la Traite des Noirs est peut-être le modèle
négatif qui domine le monde depuis quatre siècles jusqu'à
nos jours. Ce qui veut dire que les déboires actuels du monde,
et en particulier de l’Afrique tire leur origine ce cette époque
la plus abjecte. Une époque décisive au cours de laquelle
des millions d’Africains, au prix de la négation de leur
humanité, d’exodes et d'exploitations forcenés ayant
permis la consolidation du système capitaliste actuel.
Il reste à savoir qui sont prêts, en Afrique comme dans
la diaspora Noire à travers le monde, à œuvrer pour
une véritable renaissance de l’Afrique, autre que celle
qui semble condamnée à rester la pauvre Afrique-laitière.
Autre que cette Afrique abandonnée, corrompue, instable, violente,
sans espoir des sans espoirs, mille fois responsable de ses propres
déboires, dépeinte par Stephen Smith dans sa dernière
livrée « négrologique** ». Une "négrologie"
aussi cruelle que révélatrice de cette Afrique que l’on
connaît ou croit connaître trop bien, et que personne ne
veut plus pleurer, même en larmes de crocodile. C'est d'ailleurs
tant mieux pour elle !
Mais à la différence des Afro-pessimistes convaincus,
l’historien laisse poindre quelques espoirs nécessaires.
Car l’Afrique ne peut pas continuer d’être un terrain
éternel de déprédations, de dépossessions
et de misères en tout genres. Elle touchera certainement, si
ce n’est déjà le cas, le fond abyssal de ses malheurs.
Dans ces convulsions sanglantes, l'Afrique vivote et se meurt dans l’incurie
de ses dirigeants, la duplicité occidentale et son corollaire
de compromissions et corruption locales. L’Afrique se suicide
peut-être parce qu’elle refuse ce développement-là
: le développement et la croissance économique des autres
sur son dos, et le développement de son sous-développement
à elle…
Certes on doit et on peut faire l’économie de nos misères,
de nos morts et de nos espaces réduits à n’être
que des tombeaux pour ceux y vivent.
La question est de savoir comment et quand les Africains vont-ils s’unir
(après la Conférence de Berlin de 1885 qui a scellé
leur sort) pour défendre leurs intérêts communs,
artificiellement séparés par les barrières coloniales,
aujourd'hui psychologiques et géopolitiques ? Comment feront-ils
et quand enfin se mettront-ils réellement ensemble pour construire
une Afrique digne, riche de ses diversités, de ses contradictions
et de ses potentiels ? Comment simplement édifier et vivre une
souveraine autonomie pour donner espoir à ce continent depuis
longtemps devenu le mouroir de tous ses espoirs ? Est-ce que l’Occident
et le monde dit développé s’affranchira de sa dépendance
réelle de l’Afrique et la laissera librement penser son
destin et vivre de ses richesses si convoitées ? Toutes ces questions
ont été sans doute posées par d’autres, africains
et non africains. Elles restent des postulats pour la reconstruction
de l'Afrique par les africains.
Il est toutefois tristement vrai que tous ces africains qui ont prôné,
défendu et essayé d’appliquer sur le continent une
vision africaine de son développement se sont vus anéantis
par d’obscurs impératifs qui n’entendent aucunement
laisser aux africains décider de ce qui est souhaitable pour
l’Afrique. A l’instar des cimetières d’éléphants
blancs qui parsème le continent, ces espoirs vite happés
par les forces du statu quo peuplent les cimetières des espérances
dans tous les Etats africains… L'Afrique se laissera-t-elle crevée
? Tout ce que rapporte l'actualité médiatique du continent
le laisse croire. Il appartient donc aux Africains de redresser la tête
et de retrousser leurs manches pour ne pas sombrer à jamais.
On peut évoquer et ressasser tous les torts subis par les populations
africaines, rien ne justifie ni ne justifiera que nous baissions les
bras, et sombrions dans la fatalité qui condamne les africains
à demeurer des "damnés de la Terre". Exceptés
le courage et la dignité des africains qui ont son destin en
main, l'Afrique a largement pour offrir à ses habitants de quoi
être, vivre et échanger décemment leurs richesses
vitales dans une mutuelle quiétude avec les autres nations. Elle
a tout pour panser ses plaies dans la dignité et envisager souverainement
un présent et un avenir, autrement meilleurs pour l'ensemble
de ses habitants.
L'historien Ki-ZERBO nous rappelle que le monde est féroce :
"si nous baissons les bras, nous sommes morts !".
Malgré tout dit-il, pour un épanouissement et une existence
souveraine de l’Afrique “les options sont là.
Ce qui manque c’est le courage ”. Et la renaissance
africaine sera intrinsèquement endogène ou n’en
sera point…
* Joseph KI-ZERBO,
«A quand l’Afrique ?» entretiens avec René
Holenstein, Editions de l’Aube/Editions d’En Bas - 2003.
** Stephen
SMITH, "Négrologie - Pourquoi l'Afrique meurt"
Editions Calmann-Lévy - 2003.
Baïlos