La Chronique du mois - N°3 - Avril 2004

Par Baïlos
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A quand l'Afrique?* Un SOS à qui veut l’entendre !

Le 30 avril 2003, l’historien burkinabé, Joseph KI-ZERBO a présenté avec René HOLENSTEIN à l’IUED de Genève son dernier ouvrage-entretien «A quand l’Afrique ?».
A quand l’Afrique, comme s’il n’en existait pas une, et d’ailleurs de quelle Afrique voulons-nous ?
L’auteur signale d’emblée que son livre est “un SOS à qui veut l’entendre”. Mais qui entendra ?
Quand les jeunes “frappent à la porte de l’Avenir, elle reste muette”… L’Afrique semble sans horizons et n’intéresse plus ses grands courtisans partenalistes d’antan. Elle intéresse de moins en moins ses propres fils désormais prêts à tous les sacrifices pour la fuir et l’abandonnée à ses interminables turpitudes sans lendemain...
L'Afrique ne peut avoir d’horizons meilleurs que si certaines questions sont traitées radicalement, à commencer par nous demander, de quel horizon voulons nous ? Quels types de société autrement meilleure voulons-nous instituer ? Quel type de relation souhaitons-nous et sommes nous prêts à établir entre nous Africains et sur la force de laquelle nous pourrions compter pour traiter d’égale à égale avec les autres pays du monde ?
A quand l’Afrique est un questionnement intéressant, même si le titre en lui-même sonne comme si l’Afrique attend son tour dans la course vers ce sempiternel développement étalonné à l’occidental.
Comme on l’entend depuis des décennies : l’Afrique n’a pas la place qu’elle mérite dans le concert des Nations. Mais de quelle place s’agit-il ? Car le développement ne saurait être un rattrapage du Nord par le Sud, mais est avant tout un processus évolutif prenant en compte les progrès techniques et scientifiques en ce qu’ils ont de compatibles avec les valeurs socioculturelles, économiques et écologiques des populations concernées.
Le dernier ouvrage de l’historien burkinabé, Joseph KI-ZERBO, nous rappelle ce que nous entendons depuis longtemps sur la place que devrait avoir ce continent meurtri. Cette approche a toutefois le mérite réfuter les idées communément reçues que ce continent devrait à tout prix emboîter, non seulement le processus développementaliste de l’Occident mais également trouver en lui-même le chemin qui conduit à ce processus.
Seulement l’Afrique peux-t-elle emboîter le modèle occidental tout en restant elle-même ? Beau dilemme ! Même si les faits montrent plutôt que ce continent dans son mimétisme suicidaire, singe lamentablement et importe à grands frais les travers et les revers de la modernité occidentale.
L’Afrique, peut-elle retrouver le chemin de sa dignité, de ses richesses matérielles, culturelles et spirituelles en suivant ce modèle occidental qui s’est outrageusement consolidé sur l’exploitation, la destruction et les ruines de cette même Afrique, réservoir de mains-d'oeuvre et de matières premières pour l’Occident expansionniste.
Le péché originel qui a marqué la rencontre entre l’Afrique, le Monde Arabe et l’Europe est la matrice des heurts et malheurs actuels du continent. Cette histoire faite d’arrogantes barbaries, de mercantiles fourberies, de pieuses spoliations et de désirs d’appropriation de lointains espaces géostratégiques par les puissances occidentales a façonné l’Afrique actuelle. Ceci avec une complicité active, intéressée ou contrainte de certaines sociétés et groupes d’Africains.
A quand l’Afrique ? Devrions-nous nous en tenir à son titre passif ? Ne pourrait-on pas prolonger cette question en nous disant : bien sûr nous savons ce qui a appauvrit et continue d’appauvrir l’Afrique. Nous connaissons ce qui a réduit la vie des Africains à une infa-humanité entraînée dans l’excroissance d’une humanité occidentale sensée être supérieure, tant en modèles qu’en force de ruse et de persuasion.
Nous savons que l’Afrique est maintenue et s’est laissée maintenir dans une posture de perdante dans les échanges internationaux, en tant que continent balkanisé dont les pays sont incapables, individuellement, de négocier dans une position d’équité leurs intérêts vitaux avec les autres pays du monde dit développés, essentiellement ex-esclavagistes, ex-colonisateurs aujourd’hui démocratiseurs et mondialisateurs à tout va dans nos tropiques contrées.
Le système de la Traite des Noirs est peut-être le modèle négatif qui domine le monde depuis quatre siècles jusqu'à nos jours. Ce qui veut dire que les déboires actuels du monde, et en particulier de l’Afrique tire leur origine ce cette époque la plus abjecte. Une époque décisive au cours de laquelle des millions d’Africains, au prix de la négation de leur humanité, d’exodes et d'exploitations forcenés ayant permis la consolidation du système capitaliste actuel.
Il reste à savoir qui sont prêts, en Afrique comme dans la diaspora Noire à travers le monde, à œuvrer pour une véritable renaissance de l’Afrique, autre que celle qui semble condamnée à rester la pauvre Afrique-laitière. Autre que cette Afrique abandonnée, corrompue, instable, violente, sans espoir des sans espoirs, mille fois responsable de ses propres déboires, dépeinte par Stephen Smith dans sa dernière livrée « négrologique** ». Une "négrologie" aussi cruelle que révélatrice de cette Afrique que l’on connaît ou croit connaître trop bien, et que personne ne veut plus pleurer, même en larmes de crocodile. C'est d'ailleurs tant mieux pour elle !
Mais à la différence des Afro-pessimistes convaincus, l’historien laisse poindre quelques espoirs nécessaires. Car l’Afrique ne peut pas continuer d’être un terrain éternel de déprédations, de dépossessions et de misères en tout genres. Elle touchera certainement, si ce n’est déjà le cas, le fond abyssal de ses malheurs.
Dans ces convulsions sanglantes, l'Afrique vivote et se meurt dans l’incurie de ses dirigeants, la duplicité occidentale et son corollaire de compromissions et corruption locales. L’Afrique se suicide peut-être parce qu’elle refuse ce développement-là : le développement et la croissance économique des autres sur son dos, et le développement de son sous-développement à elle…
Certes on doit et on peut faire l’économie de nos misères, de nos morts et de nos espaces réduits à n’être que des tombeaux pour ceux y vivent.
La question est de savoir comment et quand les Africains vont-ils s’unir (après la Conférence de Berlin de 1885 qui a scellé leur sort) pour défendre leurs intérêts communs, artificiellement séparés par les barrières coloniales, aujourd'hui psychologiques et géopolitiques ? Comment feront-ils et quand enfin se mettront-ils réellement ensemble pour construire une Afrique digne, riche de ses diversités, de ses contradictions et de ses potentiels ? Comment simplement édifier et vivre une souveraine autonomie pour donner espoir à ce continent depuis longtemps devenu le mouroir de tous ses espoirs ? Est-ce que l’Occident et le monde dit développé s’affranchira de sa dépendance réelle de l’Afrique et la laissera librement penser son destin et vivre de ses richesses si convoitées ? Toutes ces questions ont été sans doute posées par d’autres, africains et non africains. Elles restent des postulats pour la reconstruction de l'Afrique par les africains.
Il est toutefois tristement vrai que tous ces africains qui ont prôné, défendu et essayé d’appliquer sur le continent une vision africaine de son développement se sont vus anéantis par d’obscurs impératifs qui n’entendent aucunement laisser aux africains décider de ce qui est souhaitable pour l’Afrique. A l’instar des cimetières d’éléphants blancs qui parsème le continent, ces espoirs vite happés par les forces du statu quo peuplent les cimetières des espérances dans tous les Etats africains… L'Afrique se laissera-t-elle crevée ? Tout ce que rapporte l'actualité médiatique du continent le laisse croire. Il appartient donc aux Africains de redresser la tête et de retrousser leurs manches pour ne pas sombrer à jamais.
On peut évoquer et ressasser tous les torts subis par les populations africaines, rien ne justifie ni ne justifiera que nous baissions les bras, et sombrions dans la fatalité qui condamne les africains à demeurer des "damnés de la Terre". Exceptés le courage et la dignité des africains qui ont son destin en main, l'Afrique a largement pour offrir à ses habitants de quoi être, vivre et échanger décemment leurs richesses vitales dans une mutuelle quiétude avec les autres nations. Elle a tout pour panser ses plaies dans la dignité et envisager souverainement un présent et un avenir, autrement meilleurs pour l'ensemble de ses habitants.
L'historien Ki-ZERBO nous rappelle que le monde est féroce : "si nous baissons les bras, nous sommes morts !". Malgré tout dit-il, pour un épanouissement et une existence souveraine de l’Afrique “les options sont là. Ce qui manque c’est le courage ”. Et la renaissance africaine sera intrinsèquement endogène ou n’en sera point…

* Joseph KI-ZERBO, «A quand l’Afrique ?» entretiens avec René Holenstein, Editions de l’Aube/Editions d’En Bas - 2003.
** Stephen SMITH, "Négrologie - Pourquoi l'Afrique meurt" Editions Calmann-Lévy - 2003.

Baïlos