La Chronique du mois - N°2 - Mars 2004

Par Waraba TOGOLA (Sociologue, chercheur sénégalais)
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L’imposture sénégalaise

Il est connu que mes compatriotes se prennent pour des lumières. C’est ce qu’ils sont d’ailleurs dans leur intelligence, leur sensibilité, leur convivialité et leur résilience.
En politique, ils ne le sont pas !
En effet, à voir ce qui arrive depuis 1982 au sud du pays (irrédentisme casamançais quasi insolvable), à voir ce qui arrive depuis 1987 au nord du pays (situation catastrophique des réfugiés de la Mauritanie et insécurité du cheptel) ; à voir les étudiants de Saint-louis et de Dakar qui se font maltraités et tirer dessus et qui en meurent parfois; à voir Alex et Ino, les deux plus grands malfaiteurs de la place, applaudis comme des Héros ; à voir toute une jeunesse modeler son corps selon ceux des lutteurs Tyson et Bombardier pour ne l'utiliser finalement que pour agresser les gens, à voir toute une élite de la gauche patriotique rejoindre avec armes et bagages le camp des gouvernants pour goûter aux délices du partage impunissable ; à voir notre hinterland paysan au bord de la famine permanente depuis 1972 ; à voir les manipulations des hommes politiques de notre riche diversité confessionnelle ; à voir l'histoire douloureuse de l'Ammoniac et du Joola ; à voir le climat d’extrême violence (meurtre de juge, agressions d’opposants et menaces de mort) qui animent la vie politique ; …
Loin d'être des élus, nous sommes autant que les autres infortunés du continent et d’ailleurs des damnés de l'histoire humaine.
Rendons-nous compte de la réalité : nous sommes officiellement autonomes depuis 1960, et nous sommes en 2004, quarante-quatre ans après : nous n’avons jamais été aussi dépendants du bon vouloir de l’Occident !
C’est cela que je nomme l’imposture sénégalaise. Ceux du parti socialiste sénégalais qui nous ont gouverné pendant quarante ans, nous ont maltraités, volés, mentis, se sont faits graciés sans autre forme de procès en mars 2000 sous les applaudissements populaires. Pourtant, durant les douloureuses années pendant lesquelles Léopold Sédar Senghor devenu après académicien français, puis Abdou Diouf et Tanor, et leurs collectifs de chasseurs de primes nous tuaient, nous volaient, nous les Badooloos. Hé bien, pendant ce temps Karim et Sindiely, les enfants de celui qui les a graciés étaient assurés quant à leur avenir. C’est trop facile de gracier quand on a rien subi !
Sada Ndiaye, Mbaye Jacques DIOP, Moustafa Niasse, Abdourahim Agne, Siga Séye Coulibaly, Djibo KA, Mbaye DIOUF, et j'en passe... Toutes et tous coupables de corruption, de concussions, de délations et d’abus de la confiance populaire au premier degré.
Une liste qui peut se renouveler d’une manière plus longue et plus douloureuse avec le nouveau personnel gouvernemental.
Un nouveau régime qui a pour leitmotiv : « Le changement dans la continuité ». Cela veut dire qu’on a changé les hommes (enfin, … pas tous, ils ont gardé tous les experts en corruption pour apprendre plus vite) et maintenu et amélioré le système de vols et de prébendes.
L’alternance au Sénégal est une alternance de voleurs et d’assassins.
En profitant de sa position nominative et/ou élective, pour détourner un denier de l'Etat qui vient du patrimoine national pour en faire usage selon des besoins et des ambitions privés, c'est du vol et du détournement de fonds, couronnés d’une impunité légalisée par des amnisties accordées dans le mépris totale des populations. Dans le cas spécifique du Sénégal qui fait partie des Pays Pauvres Très Endettés PPTE, chaque franc CFA détourné par quiconque empêche, un enfant de la rue de se loger, un paysan de nourrir sa famille, une jeune fille d'être scolarisée, un élève d'apprendre, un séparatiste casamançais de déposer les armes, un réfugié de Rosso de vivre, un Alex de cesser de voler de braves gens…
Voila la situation mes amis et nous, nous sommes par trop tolérants et complaisants, vis-à-vis de tout cela.
Ce qui arrive aux autres est un avertissement pour ceux qui prennent le temps de lire, d’observer et de s’en instruire pour s’en servir. Mais on peut se demander qui peut lire sous nos tropiques. Qui a accès à l’éducation et aux connaissances gratifiantes qu’elle peut apporter ? Là aussi le fossé est énorme entre l’élite instruite et l’immense majorité des exclus du savoir…
Le fait d'ignorer nos contradictions et nos problèmes nationaux aujourd'hui ne les élimine en aucun cas. Ignorer une contradiction, ce n'est pas l'éliminer, c'est le transférer à plus tard, et plus on les transfert, plus on capitalise la haine, la violence et le sang, et plus douloureux sera le Dénouement, ou la chute.
Il est grand temps de comprendre que notre tolérance ou notre prétendue impuissance est une complicité. Notre refus de subir les affres de nos politiques et leurs commanditaires occidentaux est un engagement de solidarité avec nos peuples meurtris, un acte d'opposition, de révolte et de propositions de voies alternatives pour une véritable renaissance de l’Afrique.
Cette solidarité, nous la devons aux autres et surtout à nous mêmes.
Il ne faut cesser de se rappeler ces mots de Jean ZIEGLER : "Je suis l'Autre, l'autre est Moi. Il est le miroir qui permet au Moi de se reconnaître. Sa destruction détruit l'humanité en moi. Sa souffrance, même si je m'en défends, me fait souffrir.
Aujourd'hui, la misère des humbles augmente, l'arrogance des puissants devient insupportable. L’histoire mondiale de mon âme vire au cauchemar. En écrivant, je veux contribuer à délégitimer la doxa des seigneurs.
»

Waraba Togola, Mars 2004