La Chronique du mois - N°13 - janvier 2006

Par Alexis Koutchoumow
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Notes sur "Le déclin de l'Occident " [1]
(Notes de lecture de J. Alexis Koutchoumow)

 

Entre 1912 et 1922, le penseur allemand Oswald SPENGLER écrit son ouvrage le plus connu : "Le déclin de l’Occident ". Le titre original en allemand est , 'der Untergang des Abendlandes', ce qui veut dire "la fin du pays du couchant" - de l'Occident. Europe/Amérique sont le pays du couchant. Ce titre dit déjà qu'il ne s'agit nullement d'une diatribe contre l'occident, de reproches contre l'occident pour les maux qu'il pourrait avoir causé à d'autres peuples. Rien de tout cela. Comme chaque 24h comporte aube, midi, crépuscule, nuit, comme toute plante germe, s'épanouit et se fane ou décline de même en va-t-il pour toute organisation humaine: famille, entreprise, société, empire, nation, culture/civilisation.
Les cycles de chacune de ces structures humaines sont différents; une vie humaine dure autour des 80 ans; pour les entreprises peu dépassent les 200 ans, peu de dynasties dépassent 300 à 400 ans.
Spengler va s'intéresser ici à des structures humaines de plus longue durée: les cultures/civilisations qui durent autour de 1000 ans, soit de 30 à 40 générations. Culture/civilisation: égyptienne, chinoise, indienne, gréco-romaine (dit aussi antiquité), 'arabe' qui, chez lui, veut dire perse et peuple araméen: juifs et arabes; et enfin la 6ème culture/civilisation: l'Occident. Chacune de ces "entités" connaît une naissance/émergence, une maturité/épanouissement et enfin un déclin/évanescence.
Il trouve dans ces cultures/civilisations: même cheminement, mêmes caractéristiques, paliers, cycles. Il va étudier les diverses manifestations de ces cultures/civilisations tout au long de leur parcours, en déceler les constantes.
Une question de vocabulaire: Oswald Spengler appelle culture la partie germinante, naissante, créatrice, novatrice, montante d'une culture/civilisation donnée et il appelle civilisation la partie déclinante, répétitive, installée, mégalo d'une culture/civilisation. Chacune de ces entités (empires) a ses possibilités d'expression nouvelles qui germent, mûrissent, se fanent et disparaissent sans retour. Culture est devenir, civilisation est du devenu, pour reprendre une expression de Goethe.

Question: y a-t-il fatalité, nécessité, destin inéluctable dans ce déroulement de l'histoire? Où est le choix, la liberté de l'individu ? Quand il pleut disons-nous que nous ne sommes plus des êtres libres, quand nous attendons 10 longues minutes le tram sommes-nous des êtres privés de liberté ? Il faut faire avec les durées et les temps historiques; les échéances nous sont plus ou moins favorables, comme pour le climat: la pluie suit le beau temps et vice versa; c'est dans ce cadre que nos possibilités de choix s'inscrivent.
Spengler va trouver des constantes dans les 6 empires qu'il prend en exemple: des constantes spirituelles, des constantes artistiques et des constantes politiques. Exemple dans la partie spiritualité des empires: le puritanisme est une constante et revient dans les divers empires. Chez les gréco-romains: ce sont les écoles pythagoriciennes à partir de -540; dans le monde arabo-persan: Mahomet d'une part, les pauliciens et iconoclastes de l'autre, entre 622 et 650; en occident le puritanisme anglais, le jansénisme français au 17ème  siècle. Autre exemple: le stoïcisme et les droits de l'homme se retrouvent dans toutes les cultures/civilisations: bouddhisme pour l'Inde (-560-480); Epicure, Zénon (-270; -265) pour l'antiquité; en occident: Schopenhauer, Nietzsche, socialisme, de 1850 à 1910.

L'empire de l'ARGENT - Graffiti à Artamis - Genève - Photo © Bailos
Ci-contre: L'empire de l'ARGENT - Graffiti à Artamis - Genève - Photo © Bailos

Exemples pris dans le domaine politique: le règne de l'argent et de la "démocratie". L'argent, les puissances économiques dominent le pouvoir politique et ses diverses formes: Egypte -1680/-1580; antiquité gréco-romain: -300 à -100, en occident, de 1800 à 2000, de la révolution industrielle à l'an 2000 dit Spengler; industriels, financiers dominent le politique, nos politiciens sont à la traîne de l'économique, de la Bourse, de la reprise ou non-reprise économique; une caste richissime dirige. En Occident comme ce fut le cas à Rome, pendant une durée bien précise l'argent domine et dominera de façon écrasante. Mais la domination de l'argent sur le politique n'est pas éternelle; elle ne l'a pas été en Egypte, en  Chine, dans l'Antiquité, pourquoi le serait-elle en Occident ?
A Rome sont arrivées les guerres civiles comme nos deux guerres mondiales en Occident; puis sont arrivés les grands capitaines, comme des mafieux ils se sont fait ouvrir les caisses des pays étrangers et alliés: Pompée, César, Antoine, Auguste, Tibère. Le césarisme domine les financiers, casse la tirelire des ploutocrates: butin, troc, impôts ravageurs. César pille la Gaule. Auguste pille l'Egypte. L'Occident a pillé les Amériques, a pillé et re-pille l'Afrique. Ne pille-t-on pas l'Irak ? Ne trafique-t-on pas la drogue en Afghanistan, en Colombie, en Birmanie (Myanmar) pour financer les invasions en cours et à venir ?

Que se passe-t-il après l'an 2000 d'après Spengler qui regarde toujours son multi-rétroviseur ? Les capitaines arrivent, non pas des capitaines d'industrie mais de vrais militaires, ils se servent: pillage, butins. A considérer les empires d'Egypte, de Chine, Rome, Spengler annonce pour l'Occident de 2000 à 2200: "la victoire de la politique-de-violence sur l'argent. Les formes politiques prennent un caractère de plus en plus primitif. Les nations, épuisées intérieurement (disparition de l'Etat, on privatise) se réduisent en une population informe et se condensent dans un vague empire qui retourne peu à peu au despotisme primitif". Nations épuisées que nos nations de la fin du 20ème siècle; les ultra-libéraux ne veulent plus d'Etat: privatisation à outrance des services publics: eaux, travaux publics, école, police, justice, armée. Tout cela accompagné d'état d'urgence, état d'exception, Patriot Act, et limitations des libertés, etc.
Nos populations se condensent dans un vague empire de l'OTAN, l'empire occidental: l'Empire du Bien. Le concept d' "Empire occidental" n'est pas purement un concept "géographique", son noyau est certes l'Europe occidentale et les Etats-Unis mais il est aussi à Sao Paulo, Johannesburg, Moscou, Pékin, partout où les relations de domination, d'exploitation, d'appropriation des biens et des personnes suivent le modèle occidental: dominants/dominés; winners/loosers; gagnants/perdants; construction de plus en plus pyramidale du pouvoir et de la domination; constitution d'élite ou féodalité sans frontière, et le reste n'est que le tout venant, la masse.

Alexis Koutchoumow manifeste devant le siège de l'OMC aux côtés Zeki Ergas et José Bové (1er plan de gauche à droite) - Genève, 10.01.2006 - Photo © Vita de WaalPhoto ci-contre: Contre l'empire de l'argent et par solidarité avec les victimes sans voix des politiques ultralibérales, dangereuses et criminelles amenées par l'OMC, Alexis Koutchoumow manifeste devant le siège de l'OMC aux côtés Zeki Ergas et José Bové (1er plan de gauche à droite) - Genève, 10.01.2006 - Photo © Vita de Waal (Fondation Gaia & MSGG)

Spengler multiplie les exemples: dans les mondes spirituel et religieux, esthétique: sculpture, architecture, peinture, musique. Il trouve des successions d'étape, des concaténations dans la montée en culture et le déclin en civilisation, entre le devenir et le devenu de chacun des empires.
Mais ce n'est pas la 'prévision' qui est importante ici; pour la science historique c'est de voir des parcours si similaires en d'autres temps et autres lieux. Capital pour lui c'est que la civilisation occidentale n'est pas le summum, le point oméga de l'humanité vers lequel tendrait tout le genre humain. "Le genre humanité n'a pas plus que le genre papillon ou orchidée un but, une idée, un plan. Ou bien l'humanité est un concept zoologique ou bien elle est un mot vide de sens". Ainsi en ce 21ème siècle, pour ce qui est du parcours, nous sommes du côté de la civilisation, du déclin. Nous ne choisissons pas quand nous naissons, où nous naissons, qui sont nos contemporains, à qui nous succédons, qui seront nos successeurs. En histoire comme en philosophe il faut se connaître soi même: soi-même c’est-à-dire son époque, son milieu, la société héritée des générations précédentes. " Un siècle d'activité extensive pure, excluant la haute production artistique et métaphysique - disons-le franchement une époque irréligieuse, ce qui se traduit tout à fait dans le concept de ville mondiale - est une époque de décadence. Sans doute. Mais nous ne l'avons pas choisi. Nous ne pouvons pas changer notre date de naissance au seuil de l'hiver, en pleine civilisation, et la transférer sous le soleil d'été, dans la maturité d'une culture, au temps de Phidias ou de Mozart. Tout dépend de la manière de comprendre cette situation, de s'expliquer ce destin qu'on ne peut éviter".
"Aujourd'hui la philosophie systématique est loin de nous, la philosophie éthique est épuisée. Il reste dans le cadre de l'esprit occidental une 3ème possibilité correspondant au scepticisme antique. Le scepticisme décompose l'image cosmique de la culture antérieure (dé-structurer). Il réduit à un principe génétique tous les problèmes du passé. Il y a un profond mystère non seulement dans la question: Quoi ? (qu'est-ce la réalité?)  mais aussi dans les questions: quand ? et quelle durée ? C'est admettre que tout ce qui existe, quelles que puissent être ses autres qualités particulières, est avant tout l'expression d'un vivant. La pensée d'hier considérait la réalité extérieure comme le produit de la connaissance et l'objet des appréciations éthiques, la pensée de demain y verra surtout une expression et un symbole. Du même coup tombe aussi la prétention de la pensée supérieure à posséder des vérités générales éternelles. La philosophie occidentale n'exprime et ne reflète que la seule âme occidentale, différente de l'antique et de l'hindoue par ex., et seulement l'âme occidentale dans son stade civilisé actuel (et non pas du temps de Shakespeare ou Molière), ce qui en définit (et limite) la portée pratique et le terrain d'application". Bref, "il n'y a pas de vérités éternelles".

Nos vérités de 2006 peuvent-elles ne pas être éternelles ? mais alors l'universalisme des droits et devoirs ? On ne les aurait pas compris dans les empires anciens mentionnés, mais pas plus il y a 400 ou 500 ans, et on ne les comprendra plus en 2'500.
Ceux avant nous ont fait aussi bien, souvent mieux, que nous; ceux qui nous suivront, dans 200 ans ne nous comprendront plus, ils feront et penseront autrement, sortis qu'ils seront du cadre de pensée qui a prévalu de 1800 à l'an 2000.
Soulagement: nous n'avons pas de leçons à donner au monde entier, aujourd'hui ou demain. Mise en garde: si le pouvoir de l'argent n'est pas éternel - et il est déjà sur le déclin en 2006 -, les césars sont là qui nous attendent à la tête de grandes escadres navales et aériennes qui sillonnent nos cieux et mers, dotées de puissance de feu et bactérienne effrayante, à la tête de services d'écoute qui interdiront toute confidentialité. Césars qui se fichent comme d'une guigne du bien-être de chacun et de la rentabilité ou non des compagnies, du chômage ou du plein emploi. Ils se serviront à même les coffres. Et quand les coffres seront vides ? Pillage et butin en espèce, travail obligatoire.
Circulez, il n'y a plus rien à voir. Cultivons notre jardin car dès aujourd'hui au profond de l'humus se prépare la culture de l'an 2200/2400, et saisissons les dix mille nuances du soleil couchant, dans le calme et la sérénité.

J.A. Koutchoumow - janvier 2006
Membre PEN-Club Suisse romande,
Ex-secrétaire général de l'Union internationale des éditeurs

[1] Oswald SPENGLER (1880-1936), Le déclin de l’Occident, Gallimard, Paris 1948. 888 pp.