Entre 1912
et 1922, le penseur allemand
Oswald SPENGLER écrit son ouvrage le plus connu : "Le
déclin de l’Occident ". Le titre original en allemand
est , 'der Untergang des Abendlandes', ce qui veut
dire "la fin du pays du couchant" - de l'Occident.
Europe/Amérique sont le pays du couchant. Ce titre dit déjà
qu'il ne s'agit nullement d'une diatribe contre l'occident,
de reproches contre l'occident pour les maux qu'il pourrait
avoir causé à d'autres peuples. Rien de tout cela. Comme chaque
24h comporte aube, midi, crépuscule, nuit, comme toute plante
germe, s'épanouit et se fane ou décline de même en va-t-il
pour toute organisation humaine: famille, entreprise, société,
empire, nation, culture/civilisation.
Les
cycles de chacune de ces structures humaines sont différents;
une vie humaine dure autour des 80 ans; pour les entreprises
peu dépassent les 200 ans, peu de dynasties dépassent 300
à 400 ans.
Spengler va s'intéresser ici à des structures humaines
de plus longue durée: les cultures/civilisations qui durent
autour de 1000 ans, soit de 30 à 40 générations. Culture/civilisation:
égyptienne, chinoise, indienne, gréco-romaine (dit aussi antiquité),
'arabe' qui, chez lui, veut dire perse et peuple araméen:
juifs et arabes; et enfin la 6ème culture/civilisation:
l'Occident. Chacune de ces "entités" connaît une
naissance/émergence, une maturité/épanouissement et enfin
un déclin/évanescence.
Il trouve dans
ces cultures/civilisations: même cheminement, mêmes caractéristiques,
paliers, cycles. Il va étudier les diverses manifestations
de ces cultures/civilisations tout au long de leur parcours,
en déceler les constantes.
Une question de vocabulaire: Oswald Spengler appelle
culture la partie germinante, naissante, créatrice, novatrice,
montante d'une culture/civilisation donnée et il appelle civilisation
la partie déclinante, répétitive, installée, mégalo d'une
culture/civilisation. Chacune de ces entités (empires) a ses
possibilités d'expression nouvelles qui germent, mûrissent,
se fanent et disparaissent sans retour. Culture est devenir,
civilisation est du devenu, pour reprendre une expression
de Goethe.
Question: y a-t-il fatalité, nécessité, destin
inéluctable dans ce
déroulement de l'histoire? Où
est le choix, la liberté de l'individu ? Quand il pleut
disons-nous que nous ne sommes plus des êtres libres, quand
nous attendons 10 longues minutes le tram sommes-nous des
êtres privés de liberté ? Il faut faire avec les durées et
les temps historiques; les échéances nous sont plus ou moins
favorables, comme pour le climat: la pluie suit le beau temps
et vice versa; c'est dans ce cadre que nos possibilités de
choix s'inscrivent.
Spengler va trouver des constantes dans les 6 empires
qu'il prend en exemple: des constantes spirituelles, des constantes
artistiques et des constantes politiques. Exemple dans la
partie spiritualité des empires: le puritanisme est une constante
et revient dans les divers empires. Chez les gréco-romains:
ce sont les écoles pythagoriciennes à partir de -540; dans
le monde arabo-persan: Mahomet d'une part, les pauliciens
et iconoclastes de l'autre, entre 622 et 650; en occident
le puritanisme anglais, le jansénisme français au 17ème siècle. Autre exemple: le stoïcisme et les
droits de l'homme se retrouvent dans toutes les cultures/civilisations:
bouddhisme pour l'Inde (-560-480); Epicure, Zénon (-270; -265)
pour l'antiquité; en occident: Schopenhauer, Nietzsche, socialisme,
de 1850 à 1910.

Ci-contre:
L'empire de l'ARGENT - Graffiti à Artamis
- Genève - Photo © Bailos
Exemples
pris dans le domaine politique: le règne de l'argent et de
la "démocratie". L'argent, les puissances
économiques dominent le pouvoir politique et ses diverses
formes: Egypte -1680/-1580; antiquité gréco-romain: -300 à
-100, en occident, de 1800 à 2000, de la révolution industrielle
à l'an 2000 dit Spengler; industriels, financiers dominent
le politique, nos politiciens sont à la traîne de l'économique,
de la Bourse, de la reprise ou non-reprise économique; une
caste richissime dirige. En Occident comme ce fut le cas à
Rome, pendant une durée bien précise l'argent domine et dominera
de façon écrasante. Mais la domination de l'argent sur le
politique n'est pas éternelle; elle ne l'a pas été en Egypte,
en Chine, dans l'Antiquité, pourquoi le serait-elle
en Occident ?
A Rome sont
arrivées les guerres civiles comme nos deux guerres mondiales
en Occident; puis sont arrivés les grands capitaines, comme
des mafieux ils se sont fait ouvrir les caisses des pays étrangers
et alliés: Pompée, César, Antoine, Auguste, Tibère. Le césarisme
domine les financiers, casse la tirelire des ploutocrates:
butin, troc, impôts ravageurs. César pille la Gaule. Auguste
pille l'Egypte. L'Occident a pillé les Amériques, a pillé
et re-pille l'Afrique. Ne pille-t-on pas l'Irak ? Ne trafique-t-on
pas la drogue en Afghanistan, en Colombie, en Birmanie (Myanmar)
pour financer les invasions en cours et à venir ?
Que
se passe-t-il après l'an 2000 d'après Spengler qui
regarde toujours son multi-rétroviseur ? Les capitaines arrivent,
non pas des capitaines d'industrie mais de vrais militaires,
ils se servent: pillage, butins. A considérer les empires
d'Egypte, de Chine, Rome, Spengler annonce pour l'Occident
de 2000 à 2200: "la victoire de la politique-de-violence
sur l'argent. Les formes politiques prennent un caractère
de plus en plus primitif. Les nations, épuisées intérieurement
(disparition de l'Etat, on privatise) se réduisent
en une population informe et se condensent dans un vague empire
qui retourne peu à peu au despotisme primitif". Nations
épuisées que nos nations de la fin du 20ème siècle;
les ultra-libéraux ne veulent plus d'Etat: privatisation à
outrance des services publics: eaux, travaux publics, école,
police, justice, armée. Tout cela accompagné d'état d'urgence,
état d'exception, Patriot Act, et limitations des libertés,
etc.
Nos
populations se condensent dans un vague empire de l'OTAN,
l'empire occidental: l'Empire du Bien. Le concept d' "Empire
occidental" n'est pas purement un concept "géographique",
son noyau est certes l'Europe occidentale et les Etats-Unis
mais il est aussi à Sao Paulo, Johannesburg, Moscou, Pékin,
partout où les relations de domination, d'exploitation, d'appropriation
des biens et des personnes suivent le modèle occidental: dominants/dominés;
winners/loosers; gagnants/perdants; construction de plus en
plus pyramidale du pouvoir et de la domination; constitution
d'élite ou féodalité sans frontière, et le reste n'est que
le tout venant, la masse.
Photo
ci-contre: Contre l'empire de l'argent et par solidarité
avec les victimes sans voix des politiques ultralibérales,
dangereuses et criminelles amenées par l'OMC, Alexis
Koutchoumow manifeste devant
le siège de l'OMC aux côtés Zeki
Ergas et José Bové
(1er plan de gauche à droite) - Genève, 10.01.2006
- Photo © Vita de Waal (Fondation Gaia & MSGG)
Spengler
multiplie les exemples: dans les mondes spirituel et religieux,
esthétique: sculpture, architecture, peinture, musique. Il
trouve des successions d'étape, des concaténations dans la
montée en culture et le déclin en civilisation, entre le devenir
et le devenu de chacun des empires.
Mais ce n'est
pas la 'prévision' qui est importante ici; pour la science
historique c'est de voir des parcours si similaires en d'autres
temps et autres lieux. Capital pour lui c'est que la civilisation
occidentale n'est pas le summum, le point oméga de l'humanité
vers lequel tendrait tout le genre humain. "Le genre
humanité n'a pas plus que le genre papillon ou orchidée un
but, une idée, un plan. Ou bien l'humanité est un concept
zoologique ou bien elle est un mot vide de sens".
Ainsi en ce 21ème siècle, pour ce qui est du parcours,
nous sommes du côté de la civilisation, du déclin. Nous ne
choisissons pas quand nous naissons, où nous naissons, qui
sont nos contemporains, à qui nous succédons, qui seront nos
successeurs. En histoire comme en philosophe il faut se connaître
soi même: soi-même c’est-à-dire son époque, son milieu, la
société héritée des générations précédentes. " Un
siècle d'activité extensive pure, excluant la haute production
artistique et métaphysique - disons-le franchement une époque
irréligieuse, ce qui se traduit tout à fait dans le concept
de ville mondiale - est une époque de décadence. Sans doute.
Mais nous ne l'avons pas choisi. Nous ne pouvons pas changer
notre date de naissance au seuil de l'hiver, en pleine civilisation,
et la transférer sous le soleil d'été, dans la maturité d'une
culture, au temps de Phidias ou de Mozart. Tout dépend de
la manière de comprendre cette situation, de s'expliquer ce
destin qu'on ne peut éviter".
"Aujourd'hui
la philosophie systématique est loin de nous, la philosophie
éthique est épuisée. Il reste dans le cadre de l'esprit occidental
une 3ème possibilité correspondant au scepticisme
antique. Le scepticisme décompose l'image cosmique de la culture
antérieure (dé-structurer). Il réduit à un principe
génétique tous les problèmes du passé. Il y a un profond mystère
non seulement dans la question: Quoi ? (qu'est-ce la réalité?) mais aussi dans les questions: quand ? et quelle
durée ? C'est admettre que tout ce qui existe, quelles que
puissent être ses autres qualités particulières, est avant
tout l'expression d'un vivant. La pensée d'hier considérait
la réalité extérieure comme le produit de la connaissance
et l'objet des appréciations éthiques, la pensée de demain
y verra surtout une expression et un symbole. Du même coup
tombe aussi la prétention de la pensée supérieure à posséder
des vérités générales éternelles. La philosophie occidentale
n'exprime et ne reflète que la seule âme occidentale, différente
de l'antique et de l'hindoue par ex., et seulement l'âme occidentale
dans son stade civilisé actuel (et non pas du temps de Shakespeare
ou Molière), ce qui en définit (et limite) la portée pratique
et le terrain d'application". Bref, "il n'y
a pas de vérités éternelles".
Nos
vérités de 2006 peuvent-elles ne pas être éternelles ?
mais alors l'universalisme des droits et devoirs ? On ne les
aurait pas compris dans les empires anciens mentionnés, mais
pas plus il y a 400 ou 500 ans, et on ne les comprendra plus
en 2'500.
Ceux avant
nous ont fait aussi bien, souvent mieux, que nous; ceux qui
nous suivront, dans 200 ans ne nous comprendront plus, ils
feront et penseront autrement, sortis qu'ils seront du cadre
de pensée qui a prévalu de 1800 à l'an 2000.
Soulagement:
nous n'avons pas de leçons à donner au monde entier, aujourd'hui
ou demain. Mise en garde: si le pouvoir de l'argent n'est
pas éternel - et il est déjà sur le déclin en 2006 -, les
césars sont là qui nous attendent à la tête de grandes escadres
navales et aériennes qui sillonnent nos cieux et mers, dotées
de puissance de feu et bactérienne effrayante, à la tête de
services d'écoute qui interdiront toute confidentialité. Césars
qui se fichent comme d'une guigne du bien-être de chacun et
de la rentabilité ou non des compagnies, du chômage ou du
plein emploi. Ils se serviront à même les coffres. Et quand
les coffres seront vides ? Pillage et butin en espèce, travail
obligatoire.
Circulez, il
n'y a plus rien à voir. Cultivons notre jardin car dès aujourd'hui
au profond de l'humus se prépare la culture de l'an 2200/2400,
et saisissons les dix mille nuances du soleil couchant, dans
le calme et la sérénité.
J.A.
Koutchoumow - janvier 2006
Membre PEN-Club Suisse romande,
Ex-secrétaire général de l'Union internationale
des éditeurs