Des Soleils des indépendances
à l’enfer des enfants soldats: Implications politiques
de l’œuvre de Kourouma
(Intervention au Colloque Kourouma
sur les aspects politiques de son œuvre - Salon du Livre de Genève,
28.04.05)
Partie
3/3: Crises
et faillite des Etats Africains
(Lire
Partie 2/3: Fonctionnement et évolution des nouveaux Etats
africains)
Arrive immanquablement la montée de la colère
populaire, de la radicalisation du pouvoir et de ses contestataires,
exacerbée par la conjoncture internationale. Le parcours d’un
général-président-à-vie-élu-démocratiquement
du type Koyaga (15) , vénérable père de la Nation
pendant deux générations,
conduit inexorablement au boulevard des enfants soldats du style Birahima
(16). Ces laissés-pour-compte des différents régimes
africains n’auront de choix, une fois la crise éclatée,
que de servir de chair à canon et de machettes faciles pour
ces criminels – gouvernants comme chefs rebelles – qui
se partagent les restes d’une Afrique dépouillée
de ses richesses, vidée d’elle-même et retournée
contre elle-même.
Sans état d’âme, comme en politique, le jeune Birahima
conte sa putain de vie d’enfant soldat comme une sorte d’une
mécanique du destin. Et même Dieu dans toute sa mansuétude
n’est pas obligé de la rendre moins horrible… encore
moins les hommes.
Les crises qui n’ont cessé de déstabiliser et
d’ensanglanter les pays d’Afrique plongent donc leurs
racines dans cette histoire contemporaine, notamment dans ces indépendances
factices et cette décolonisation biaisée. Fatalité,
cupidité, mensonges, apathie et désespoir hantent la
vie des personnages dans ces fables éminemment politiques de
Kourouma. Les péripéties de ses personnages les amènent
à prendre conscience que leur situation sans issue –
pour ne pas dire suicidaire – n’est pas seulement la volonté
de Dieu, des ancêtres ou du destin, mais bien celle d’un
certain monde et d’eux-mêmes.
Sous le régime du travail forcé, des populations entières
seront déplacées et employées à la construction
d’infrastructures (routes, chemins de fer, ports…) et
aux plantations essentiellement destinées à l’exportation.
Par exemple, le territoire de la Haute Volta (Burkina actuel) sera
même supprimé en 1932 et ses régions partagées
entre la Côte d’Ivoire, le Mali et le Niger. Cette radiation
de la carte du monde a été opérée dans
le seul but fournir de la main d’œuvre voltaïque aux
grands chantiers coloniaux de Côte d’Ivoire et du Mali.
En 1947 le pays sera réhabilité dans ses limites actuels,
mais avec les brassages et les indépendances, de nombreux voltaïques
sont restés dans leur pays de travail. Surtout que la Côte
d’Ivoire était économiquement plus intéressant
et pourvoyeuse d’emploi que la Haute Volta.
Seulement voilà ! un demi siècle plus tard, cette vitrine
du colonialisme français en Afrique sombre dans la galère
et renie ceux qui ont fait sa prospérité d’antan.
L’économie ivoirienne a pris du plomb dans l’aile
suite notamment à la corruption politico-économique
de l’élite locale amené par Tiékoroni,
le Vieux Crocodile, et à la baisse continue des prix des produits
d’exportation. Aux années glorieuses du café et
du cacao, les recettes et les bénéfices étaient
siphonnés par vieux saurien, à travers la caistab
(17) pour corrompre le pays, mouiller la barbe aux velléitaires
et faire taire en douceur toute revendication ou contestation sociopolitique.
La vitrine s’est alors brisée, les légitimes frustrations
et les basses manœuvres politiques ont accouché d’une
ivoirité qui divise ce pays autrefois prospère (mais
pour qui ?) en forces loyalistes du Sud contre rebelles, pardon forces
nouvelles du Nord. Le Vieux saurien a laissé à la Côte
d’Ivoire une basilique… et une poudrière sociale.
Le discours de Séry, apprenti chauffeur en République
des Ebènes, éclaire sur cette situation explosive qui
ne manquera pas de s’embraser à la moindre étincelle.
« Avec les colonisateurs français, avaient débarqué
des Dahoméens et les Sénégalais qui savaient
lire et écrire […], des nègres plus malins, plus
civilisés, plus travailleurs que les originaires du pays […]
Les colonisateurs […] leur confièrent tous les postes,
leur attribuèrent tout l’argent (18) … »
Ces graines de la xénophobie semées par le colonisateur
dans la pure pratique de « diviser pour régner»,
s’apparente aux cas libériens et sierra leonais dans
« Allah n’est pas obligé ». Là-bas
ce sont les descendants d’esclaves qui ont été
hissés aux sommets des affaires importantes, rentables et valorisantes
du pays (avocats, médecins, politiciens et hommes d’affaires),
au détriment des autochtones dont l’appauvrissement et
les frustrations vont engendrer les rébellions meurtrières.
Après la mort de Tiékoroni le vieux saurien, Eyadéma
alias Koyaga, fidèle serviteur de la Françafrique, offre
sa médiation en proposant une idée géniale activement
soutenue par les USA, la France, l’Anglettere et l’ONU.
« Cette idée consistera à proposer un changement
dans le changement sans rien changer du tout (19) », un
peu comme les indépendances. Eyadéma proposera avec
l’accord de la communauté internationale au bandit Sankoh
– chef rebelle frustré par les indépendances –
le poste de vice-président avec autorité sur toute la
Sierra Leone utile qu’il tenait déjà.
Quand on connaît la gangrène causée à l’Afrique
par ces deux dinosaures, on ne peut s’étonner du machiavélisme
du monde qui commande aux misérables populations exténuées
par les guerres d’encenser, de remercier leurs bourreaux hissés
au rang d’honorables médiateurs et hommes d’Etat.
La gabegie, le manque de projet économique et de vision sociopolitique,
les détournements de deniers publics et l’appauvrissement
des populations africaines entraînent inéluctablement
la faillite de ces pays. Ils seront amenés à se tourner
davantage vers leurs anciens maîtres civilisateurs – devenus
banquiers – pour solliciter les rallonges qui leur permettront
de retarder l’explosion sociale.

De l'esclavage
à la mondialisation en passant par la colonisation, les indépendances
fictives et les crises actuelles du continent africain, l'Afrique
n'a en réalité rèussi qu'à renforcer les
chaînes de sa dépendance. Devenant de loin le continent
le plus méprisé, tant par ses dominateurs successifs
que par les Africains eux-mêmes qui cherchent désormais
leur salut dans l'exil ou le suicide...
Et voilà ces nouveaux Etats, à peine sortis de la colonisation,
se faire prier de s’endetter souverainement à des taux
mirobolants pour lancer leurs économies. Bien sûr, c’était
des années d’abondance et le gage était porté
sur le potentiel des ressources de ces nouveaux Etats, jaugé
à l’aune des besoins économiques occidentaux.
Les ressources minières, agricoles et énergétiques
des anciennes colonies seront donc hypothéquées pour
des emprunts dont la majorité des populations ne verra jamais
la couleur. Les vannes des banques occidentales seront ainsi généreusement
ouvertes pendant quelques temps, mais c’était le plus
souvent pour acheter des armes, satisfaire les caprices des dictateurs
et leurs courtisans et financer de grands projets de développement
qui n’ont apporté que désolation et sous-développement.
La dette était déjà là! Elle sera si bien
« entretenue » qu’elle ne cessera jamais d’être
remboursée par ces pauvres africains qu’elle était
censée sortir de la damnation du sous-développement.
Les crises du modèle caduc africain ne portent pas forcément
en elles-mêmes les solutions aux problèmes qui les ont
engendrées. Ces crises sont nécessaires, car elles résultent
fondamentalement des rapports de forces inégalitaires, des
échanges économiques inappropriés et foncièrement
inégaux et injustes. Au lieu de solutions, la crise sera remplacée
par une autre crise: celle de la mondialisation du libéralisme
capitaliste consécutive à la chute du bloc communiste.
Les Etats seront sommés d’abandonner le peu de souveraineté
qu’ils croyaient détenir et leurs monopoles sur tous
les secteurs économiques, à commencer par les plus rentables.
Endettés et à cours de devises, ces pays, même
les plus choyé par l’ancien maître furent priés
de s’adresser à ses banques pour grappiller de quoi arrondir
les fins de moi et différer l’explosion de la fureur
socioéconomique bouillonnante. Mais les conditions seront encore
plus drastiques: ouvrez vos marchés, céder vos prérogatives
d’Etat souverains aux banques et elles vous prêteront
de quoi leur rembourser vos dettes en cours. Et rebelote pour une
nouvelle colonisation, innommable et autrement plus insidieuse. C’est
l’ère actuelle des pseudo-démocratices, des programmes
d’ajustement structurel, des investisseurs et des sociétés
civiles amenés par la conférence de la Baule, consécutive
à la fin du monde bipolaire auquel succède l’unilatéralisme
marchand.
Conclusion
Le génie de Kourouma
est d’avoir su habilement transposer à l’écrit
une littérature orale, avec ses circonvolutions, ses redondances
et ses subtilités qui déroutent et agacent parfois le
lecteur occidental ou non averti. Pour ceux qui suivent l’actualité
du continent, les nombreuses anecdotes qui dessinent les portraits
de ses personnages et de leur environnement peuvent ressembler à
une suite de faits divers connus, tant la confusion avec la réalité
semble manifeste. Toutefois, les péripéties d’un
personnage comme le Président Koyaga cessent d’être
de simples faits divers car elles engagent et influencent directement
ou indirectement la vie de millions d’individus. L’auteur
se sert du fertile terreau de l’actualité et de l’histoire
politique du continent. Il laisse raconter de l’intérieur,
sans remords et sans émotions l’enfer de vie de Birahima
l’enfant soldat. Ce qui est le triste lot de millions d’enfants
et de jeunes dans la Sierra Léone de Foday Sankho et au Libéria
de Charles Taylor. Ce dernier aura même le loisir de s’exiler
impunément après une décennie de crimes contre
son peuple.
La situation dans laquelle la colonisation a instrumentalisé
les populations africaines n’a pas encore fini de semer la désolation,
la misère et la dépendance. Les guerres du Libéria
et de la Sierra Leone sont loin d’être de simples conflits
ethniques ou civils, mais bien plus des guerres économiques,
des conflits de raz le bol et de déstabilisation derrière
lesquelles des mains invisibles attisent les légitimes frustrations
socioéconomiques locales aux mieux de leurs intérêts.
Et on lâche à la mimétique meute médiatique
l’argument ethnique ou régionaliste usé et abusé
pour expliquer ces conflits meurtriers.
La crise qui se profile actuellement au Togo de la dynastie Eyadema
sort de la même veine. C’est la logique de ce système
que l’auteur décrit dans le règne de Koyaga dont
l’armée et l’administration seront la chasse gardée
du potentat, de son clan et de son ethnie Kabyé au détriment
des autres; créant ainsi des frustrations qui ne manqueront
d’exploser à la moindre étincelle.
L’auteur avait pressenti également la crise ivoirienne
avec 30 ans d’avance. Dans un passage de soleils des Indépendance,
la frustration du jeune apprenti chauffeur Sery porte en elle les
germes des conflits ivoirien et de ses voisins abusivement qualifiés
de conflits ethniques. « Connaissez-vous les causes des
malheurs et des guerres en Afrique ? » demande-t-il. «
C’est parce que les Africains ne restaient pas chez eux
». Sery, lui « n’avait jamais quitté
la Côte des Ebènes pour aller s’installer dans
un autre pays et prendre le travail des originaires du pays.»
On pourrait se demander à lecture de cette dernière
remarque: et si les découvreurs européens de l’Afrique,
si les administrateurs, les missionnaires, les militaires et les marchands
de tout acabit qui ont écumé le continent noir étaient
restés chez eux ? Et si l’Europe n’avait pas conquis
l’Afrique dans le seul but de lui imposer sa vision des échanges,
sa conception du monde ? Peut-être l’Afrique s’en
tirerait-elle mieux aujourd’hui… Nul ne le saura jamais.
Tout le mérite revient à Kourouma de nous avoir conté
ces fictions, d’avoir laissé à la littérature
africaine une oeuvre qui nous apprend beaucoup, mieux que de savantes
thèses, sur l’histoire sociopolitique de l’Afrique
contemporaine.
15
En attendant le vote des bêtes sauvages
16 Allah n’est pas obligé
17 Caisse de stabilisation des produits agricoles en Côte d’Ivoire.
Son but était de garantir aux paysans un prix minimum intéressant
pour leur produits… Pour cela les producteurs devaient y cotiser.
Mais cette caisse ne servira qu’à financer et entretenir
le clientélisme politique du Vieux Houphouët Boigny et
des différents clans qui se partagent le pouvoir et les affaires
ivoiriennes.
18 Les soleils des indépendances, p.86
19 Allah n’est pas obligé, p.185