La Chronique du mois - N°11 - septembre 2005

Par Baïlos
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Des Soleils des indépendances à l’enfer des enfants soldats: Implications politiques de l’œuvre de Kourouma
(Intervention au Colloque Kourouma sur les aspects politiques de son œuvre - Salon du Livre de Genève, 28.04.05)

Partie 3/3: Crises et faillite des Etats Africains
(Lire Partie 2/3: Fonctionnement et évolution des nouveaux Etats africains)


Arrive immanquablement la montée de la colère populaire, de la radicalisation du pouvoir et de ses contestataires, exacerbée par la conjoncture internationale. Le parcours d’un général-président-à-vie-élu-démocratiquement du type Koyaga (15) , vénérable père de la Nation pendant deux générations, conduit inexorablement au boulevard des enfants soldats du style Birahima (16). Ces laissés-pour-compte des différents régimes africains n’auront de choix, une fois la crise éclatée, que de servir de chair à canon et de machettes faciles pour ces criminels – gouvernants comme chefs rebelles – qui se partagent les restes d’une Afrique dépouillée de ses richesses, vidée d’elle-même et retournée contre elle-même.
Sans état d’âme, comme en politique, le jeune Birahima conte sa putain de vie d’enfant soldat comme une sorte d’une mécanique du destin. Et même Dieu dans toute sa mansuétude n’est pas obligé de la rendre moins horrible… encore moins les hommes.
Les crises qui n’ont cessé de déstabiliser et d’ensanglanter les pays d’Afrique plongent donc leurs racines dans cette histoire contemporaine, notamment dans ces indépendances factices et cette décolonisation biaisée. Fatalité, cupidité, mensonges, apathie et désespoir hantent la vie des personnages dans ces fables éminemment politiques de Kourouma. Les péripéties de ses personnages les amènent à prendre conscience que leur situation sans issue – pour ne pas dire suicidaire – n’est pas seulement la volonté de Dieu, des ancêtres ou du destin, mais bien celle d’un certain monde et d’eux-mêmes.
Sous le régime du travail forcé, des populations entières seront déplacées et employées à la construction d’infrastructures (routes, chemins de fer, ports…) et aux plantations essentiellement destinées à l’exportation. Par exemple, le territoire de la Haute Volta (Burkina actuel) sera même supprimé en 1932 et ses régions partagées entre la Côte d’Ivoire, le Mali et le Niger. Cette radiation de la carte du monde a été opérée dans le seul but fournir de la main d’œuvre voltaïque aux grands chantiers coloniaux de Côte d’Ivoire et du Mali. En 1947 le pays sera réhabilité dans ses limites actuels, mais avec les brassages et les indépendances, de nombreux voltaïques sont restés dans leur pays de travail. Surtout que la Côte d’Ivoire était économiquement plus intéressant et pourvoyeuse d’emploi que la Haute Volta.
Seulement voilà ! un demi siècle plus tard, cette vitrine du colonialisme français en Afrique sombre dans la galère et renie ceux qui ont fait sa prospérité d’antan. L’économie ivoirienne a pris du plomb dans l’aile suite notamment à la corruption politico-économique de l’élite locale amené par Tiékoroni, le Vieux Crocodile, et à la baisse continue des prix des produits d’exportation. Aux années glorieuses du café et du cacao, les recettes et les bénéfices étaient siphonnés par vieux saurien, à travers la caistab (17) pour corrompre le pays, mouiller la barbe aux velléitaires et faire taire en douceur toute revendication ou contestation sociopolitique. La vitrine s’est alors brisée, les légitimes frustrations et les basses manœuvres politiques ont accouché d’une ivoirité qui divise ce pays autrefois prospère (mais pour qui ?) en forces loyalistes du Sud contre rebelles, pardon forces nouvelles du Nord. Le Vieux saurien a laissé à la Côte d’Ivoire une basilique… et une poudrière sociale.
Le discours de Séry, apprenti chauffeur en République des Ebènes, éclaire sur cette situation explosive qui ne manquera pas de s’embraser à la moindre étincelle. « Avec les colonisateurs français, avaient débarqué des Dahoméens et les Sénégalais qui savaient lire et écrire […], des nègres plus malins, plus civilisés, plus travailleurs que les originaires du pays […] Les colonisateurs […] leur confièrent tous les postes, leur attribuèrent tout l’argent (18) … » Ces graines de la xénophobie semées par le colonisateur dans la pure pratique de « diviser pour régner», s’apparente aux cas libériens et sierra leonais dans « Allah n’est pas obligé ». Là-bas ce sont les descendants d’esclaves qui ont été hissés aux sommets des affaires importantes, rentables et valorisantes du pays (avocats, médecins, politiciens et hommes d’affaires), au détriment des autochtones dont l’appauvrissement et les frustrations vont engendrer les rébellions meurtrières.
Après la mort de Tiékoroni le vieux saurien, Eyadéma alias Koyaga, fidèle serviteur de la Françafrique, offre sa médiation en proposant une idée géniale activement soutenue par les USA, la France, l’Anglettere et l’ONU. « Cette idée consistera à proposer un changement dans le changement sans rien changer du tout (19) », un peu comme les indépendances. Eyadéma proposera avec l’accord de la communauté internationale au bandit Sankoh – chef rebelle frustré par les indépendances – le poste de vice-président avec autorité sur toute la Sierra Leone utile qu’il tenait déjà.
Quand on connaît la gangrène causée à l’Afrique par ces deux dinosaures, on ne peut s’étonner du machiavélisme du monde qui commande aux misérables populations exténuées par les guerres d’encenser, de remercier leurs bourreaux hissés au rang d’honorables médiateurs et hommes d’Etat.
La gabegie, le manque de projet économique et de vision sociopolitique, les détournements de deniers publics et l’appauvrissement des populations africaines entraînent inéluctablement la faillite de ces pays. Ils seront amenés à se tourner davantage vers leurs anciens maîtres civilisateurs – devenus banquiers – pour solliciter les rallonges qui leur permettront de retarder l’explosion sociale.



De l'esclavage à la mondialisation en passant par la colonisation, les indépendances fictives et les crises actuelles du continent africain, l'Afrique n'a en réalité rèussi qu'à renforcer les chaînes de sa dépendance. Devenant de loin le continent le plus méprisé, tant par ses dominateurs successifs que par les Africains eux-mêmes qui cherchent désormais leur salut dans l'exil ou le suicide...


Et voilà ces nouveaux Etats, à peine sortis de la colonisation, se faire prier de s’endetter souverainement à des taux mirobolants pour lancer leurs économies. Bien sûr, c’était des années d’abondance et le gage était porté sur le potentiel des ressources de ces nouveaux Etats, jaugé à l’aune des besoins économiques occidentaux. Les ressources minières, agricoles et énergétiques des anciennes colonies seront donc hypothéquées pour des emprunts dont la majorité des populations ne verra jamais la couleur. Les vannes des banques occidentales seront ainsi généreusement ouvertes pendant quelques temps, mais c’était le plus souvent pour acheter des armes, satisfaire les caprices des dictateurs et leurs courtisans et financer de grands projets de développement qui n’ont apporté que désolation et sous-développement. La dette était déjà là! Elle sera si bien « entretenue » qu’elle ne cessera jamais d’être remboursée par ces pauvres africains qu’elle était censée sortir de la damnation du sous-développement.
Les crises du modèle caduc africain ne portent pas forcément en elles-mêmes les solutions aux problèmes qui les ont engendrées. Ces crises sont nécessaires, car elles résultent fondamentalement des rapports de forces inégalitaires, des échanges économiques inappropriés et foncièrement inégaux et injustes. Au lieu de solutions, la crise sera remplacée par une autre crise: celle de la mondialisation du libéralisme capitaliste consécutive à la chute du bloc communiste. Les Etats seront sommés d’abandonner le peu de souveraineté qu’ils croyaient détenir et leurs monopoles sur tous les secteurs économiques, à commencer par les plus rentables. Endettés et à cours de devises, ces pays, même les plus choyé par l’ancien maître furent priés de s’adresser à ses banques pour grappiller de quoi arrondir les fins de moi et différer l’explosion de la fureur socioéconomique bouillonnante. Mais les conditions seront encore plus drastiques: ouvrez vos marchés, céder vos prérogatives d’Etat souverains aux banques et elles vous prêteront de quoi leur rembourser vos dettes en cours. Et rebelote pour une nouvelle colonisation, innommable et autrement plus insidieuse. C’est l’ère actuelle des pseudo-démocratices, des programmes d’ajustement structurel, des investisseurs et des sociétés civiles amenés par la conférence de la Baule, consécutive à la fin du monde bipolaire auquel succède l’unilatéralisme marchand.

Conclusion
Le génie de Kourouma est d’avoir su habilement transposer à l’écrit une littérature orale, avec ses circonvolutions, ses redondances et ses subtilités qui déroutent et agacent parfois le lecteur occidental ou non averti. Pour ceux qui suivent l’actualité du continent, les nombreuses anecdotes qui dessinent les portraits de ses personnages et de leur environnement peuvent ressembler à une suite de faits divers connus, tant la confusion avec la réalité semble manifeste. Toutefois, les péripéties d’un personnage comme le Président Koyaga cessent d’être de simples faits divers car elles engagent et influencent directement ou indirectement la vie de millions d’individus. L’auteur se sert du fertile terreau de l’actualité et de l’histoire politique du continent. Il laisse raconter de l’intérieur, sans remords et sans émotions l’enfer de vie de Birahima l’enfant soldat. Ce qui est le triste lot de millions d’enfants et de jeunes dans la Sierra Léone de Foday Sankho et au Libéria de Charles Taylor. Ce dernier aura même le loisir de s’exiler impunément après une décennie de crimes contre son peuple.
La situation dans laquelle la colonisation a instrumentalisé les populations africaines n’a pas encore fini de semer la désolation, la misère et la dépendance. Les guerres du Libéria et de la Sierra Leone sont loin d’être de simples conflits ethniques ou civils, mais bien plus des guerres économiques, des conflits de raz le bol et de déstabilisation derrière lesquelles des mains invisibles attisent les légitimes frustrations socioéconomiques locales aux mieux de leurs intérêts. Et on lâche à la mimétique meute médiatique l’argument ethnique ou régionaliste usé et abusé pour expliquer ces conflits meurtriers.
La crise qui se profile actuellement au Togo de la dynastie Eyadema sort de la même veine. C’est la logique de ce système que l’auteur décrit dans le règne de Koyaga dont l’armée et l’administration seront la chasse gardée du potentat, de son clan et de son ethnie Kabyé au détriment des autres; créant ainsi des frustrations qui ne manqueront d’exploser à la moindre étincelle.
L’auteur avait pressenti également la crise ivoirienne avec 30 ans d’avance. Dans un passage de soleils des Indépendance, la frustration du jeune apprenti chauffeur Sery porte en elle les germes des conflits ivoirien et de ses voisins abusivement qualifiés de conflits ethniques. « Connaissez-vous les causes des malheurs et des guerres en Afrique ? » demande-t-il. « C’est parce que les Africains ne restaient pas chez eux ». Sery, lui « n’avait jamais quitté la Côte des Ebènes pour aller s’installer dans un autre pays et prendre le travail des originaires du pays
On pourrait se demander à lecture de cette dernière remarque: et si les découvreurs européens de l’Afrique, si les administrateurs, les missionnaires, les militaires et les marchands de tout acabit qui ont écumé le continent noir étaient restés chez eux ? Et si l’Europe n’avait pas conquis l’Afrique dans le seul but de lui imposer sa vision des échanges, sa conception du monde ? Peut-être l’Afrique s’en tirerait-elle mieux aujourd’hui… Nul ne le saura jamais.
Tout le mérite revient à Kourouma de nous avoir conté ces fictions, d’avoir laissé à la littérature africaine une oeuvre qui nous apprend beaucoup, mieux que de savantes thèses, sur l’histoire sociopolitique de l’Afrique contemporaine.


15 En attendant le vote des bêtes sauvages
16 Allah n’est pas obligé
17 Caisse de stabilisation des produits agricoles en Côte d’Ivoire. Son but était de garantir aux paysans un prix minimum intéressant pour leur produits… Pour cela les producteurs devaient y cotiser. Mais cette caisse ne servira qu’à financer et entretenir le clientélisme politique du Vieux Houphouët Boigny et des différents clans qui se partagent le pouvoir et les affaires ivoiriennes.
18 Les soleils des indépendances, p.86
19 Allah n’est pas obligé, p.185


Baïlos - avril 2005