La Chronique du mois - N°10 - Août 2005

Par Baïlos
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Des Soleils des indépendances à l’enfer des enfants soldats: Implications politiques de l’œuvre de Kourouma
(Intervention au Colloque Kourouma sur les aspects politiques de son œuvre - Salon du Livre de Genève, 28.04.05)

Partie 2/3: Fonctionnement et évolution des nouveaux Etats
(Lire Partie 1/3: Genèse des Etats Africains)


Construits sur le modèle occidental, les textes fondateurs de ces Etats seront donc calqués sur les constitutions et les lois des anciennes puissances coloniales. La guerre froide dans laquelle ces Etats sont nés leur imposait le choix d’une orientation: capitaliste ou communiste… Cette bipolarité sera momentanément troublée par une vague dite non-alignée, essentiellement formée de leaders nationalistes du Tiers-monde qui refusaient de s’aligner communiste ou capitaliste. Certains leaders africains vont rallier ce courant dans un premier temps. Mais la ferveur émancipatrice émoussée, le mouvement des non-alignés perdra un à un ses membres coptés par l’une ou l’autre obédience dominante. Toutefois l’orientation communiste ou capitaliste des Etats africains n’a jamais réellement évincé l’ex-puissance colonisatrice qui gardera longtemps une influence déterminante dans son pré carré.
La genèse de la République du Golfe sera un peu moins convenue au début des indépendances. Mais elle sera vite rattrapée par le schéma classique qui veut que ce soit le préféré de l’Elysée qui s’impose à la tête de chaque Etat né des anciennes colonies françaises d’Afrique.

En effet, le premier Président de la République du Golfe, Fricassa Santos (Sylvanus Olympio) n’était pas un autochtone indigène adopté et copté par la France, mais un descendant d’esclave affranchi et rapatrié d’Amérique par des œuvres philanthropiques sur les côtes ouest africaines. Ces parents s’enrichiront dans le commerce illicite d’esclaves et seront respectés des Occidentaux qui hantaient les côtes des esclaves en Afrique. Ils pourront ainsi offrir une meilleure éducation occidentale au futur Président Santos qui fréquenta des écoles dans une Europe où l’on rencontrait très peu de Nègres. Il y eu le fâcheux attribut d’être un non-aligné qui n’entendait pas laisser son nouvel Etat gouverné par les intérêts de la France. Mal lui fut pris et c’est là qu’entre en scène l’homme de la France sans que celui-ci ne le sache lui-même, le successeur de Santos, le futur Président Koyaga dans la droite logique du schéma néo-colonial français.
Démobilisé après les guerres coloniales et les indépendances, le soldat Koyaga entendait intégrer la nouvelle armée nationale de la République du Golfe. Le président Santos refuse l’intégration des anciens combattants de l’armée coloniale qu’il estimait indignes de faire partie de sa nouvelle armée, parce qu’ils ont combattu, sous le drapeau français partout dans les colonies, les luttes d’indépendance des peuples opprimés. Même leurs soldes d’anciens combattants seront placées sous l’autorité du nouveau trésor public que le président Santos refuse de décaisser. Le destin des deux hommes se précipite alors, et le mécontentement des anciens combattants débouche sur le premier coup d’Etat de la jeune république du Golfe perpétré en plaine guerre froide. Koyaga, à la tête des anciens combattants encouragés par la France n’avait d’autre choix que de s’aligner à l’Ouest ou à l’Est. Il s’aliénera l’Ouest.
Dans la plupart des Etats, le Parti unique – libéral ou communiste – sera institué. Les orientations, les décisions politiques et économiques et les stratégies opérées au nom des citoyens des nouvelles nations seront fait le plus souvent sans une véritable consultation des populations concernées. Et ce, malgré les attributs progressistes pompeux de ces partis qui se voulaient populaires, démocratiques, etc. Il y aura des élections – dites démocratiques quand elles plébiscitent l’élu local de l’Occident –, des assemblées dans lesquelles siégeront des élus dont le travail est d’entériner les décisions et lois qui les dépossèdent de leur propre souveraineté. Ainsi donc, par exemple, rares sont les Etats Africains qui remettront en cause la souveraineté monétaire de la France – représenté par le franc CFA – sur les trésors publics locaux. Encore moins l’affluence, l’omnipotence et l’omniscience des conseillers et coopérants français qui seront envoyés au berceau de chaque nouvel Etat indépendant, dans le but jamais avoué de l’aider à grandir dans la Communauté tout en veillant à renforcer et préserver la tutelle et les intérêts français. Mais cela ne s’appellera plus colonisation, mais coopération au développement.



Masques et fantômes. Officiellement retirées des affaires Africaines, les grandes métropoles colonisatrices
d'Europe n'ont jamais été aussi présentes et influentes dans les pays africains après les Indépendances.
(Graffitis from Artamis-Geneva - photomontage © baïlos)


Comme les constitutions de ces Etats, les orientations économiques seront basées sur les modèles coloniaux d’échanges préexistant dont on sait qu’ils n’avaient d’autres but que de conforter la prééminence des intérêts de l’ancienne puissance coloniale sur toute autre considération locale.
Malgré les promesses des indépendances de développement, d’industrialisation et de redistributions équitables des richesses nationales, le fossé ne cessera de s’élargir entre la population dépossédée et une petite élite formée et mis en place par l’ancien maître, qui colonise désormais par procuration. L’agriculture et l’économie resteront extraverties et rentières, l’école élitiste sera une fabrique de commis et de l’élite nécessaire au maintien du statu quo, etc. Et cela a un prix: toujours contenter l’élu local de l’ancienne métropole et laisser à sa discrétion la gestion et la redistribution du trésor public, après bien sûr satisfaction première des intérêts supérieurs de la France qui se charge de sa protection jusqu’au jour où elle le fait remplacer par un meilleur serviteur...
Quand le Président Koyaga s’empare du pouvoir, il eut la sagesse de faire un pèlerinage auprès des dinosaures des nouveaux Etats pour s’imprégner des subtilités de sa nouvelle fonction. Au cour de son périple, le vieux saurien Tiékoroni (alias Houphouët-Boigny) lui prodiguera le premier précepte que tout bon chef d’Etat Africain devait avoir en tête: ne jamais séparer sa cagnotte personnelle du Trésor public. Car, comme tout bon chef, il avait le droit et même le devoir d’utiliser le trésor public pour montrer sa générosité, financer des projets de prestige aberrants, récompenser ses courtisans et « mouiller la barbe » de ceux qui seraient tentés de contester sa légitimité.
L’histoire et les anecdotes vécues par les personnages de ces romans nous amènent au cœur de ces nouveaux rapports de force qui régissent la vie de nombreuses populations africaines, empêtrés dans des échanges inéquitables et dont ils alimentent – consciemment ou non – certains rouages. Sans perspectives d’échapper au cours des choses. La vie et la politique s’entremêlent aux croyances séculaires souvent obscurantistes, mais bien présentes à travers un curieux syncrétisme entre Dieu, Allah, les ancêtres et les intérêts supérieurs des grandes nations colonisatrices.

Dans les trois ouvrages, deux mondes se côtoient, s’opposent et se complètent dans l’accomplissement et l’exercice du pouvoir politique. D’un côté il y a le monde de l’irrationnel et du mystique incarné par les féticheurs, marabouts et autres conseilleurs occultes des Chefs d’Etats dans l’exercice de leurs fonctions. Dans « en attendant le vote des bêtes sauvages », tous les dictateurs évoqués arbore chacun un totem, représenté par une bête sauvage, comme pour rappeler la jungle dans laquelle ils évoluent. Les considérations irrationnelles et les croyances traditionnelles influenceront, souvent sans aucun discernement, de nombreuses décisions et choix politiques capitales. Ainsi donc, grâce à leurs multiples avatars, l’indépendantiste Fricassa Santos et ses partisans échapperont aux multiples coups portés par la répression française contre leur mouvement. Tous ses partisans « furent arrêtés, torturés et emprisonnés le jour de la consultation » sur les indépendances. Mais « les Français, une fois encore ignoraient qu’ils n’avaient que des avatars sous les verrous(11) ». Et c’est par la magie également que, malgré le fait que les Français aient bourré les urnes de bulletins votant « Non » que ces bulletins se sont mués en « Oui » à l’indépendance. Propulsant ainsi le nationaliste Santos, adepte de Vaudou, au sommet de l’Etat. Ce dernier conforté dans sa croyance à l’irrationnel, refusa d’intégré les anciens combattant dans sa nouvelle armée, non pas seulement par principe – du fait que ceux-ci aient aidé la France à réprimer toutes les luttes anticoloniales sur ses territoires –, mais également parce que, « au dire des devins(12) » son assassin pouvait se trouver parmi ces tirailleurs. Sa crainte semblait fondée, car Koyaga était protégé et défendu par les forces occultes de sa maman, dépositaire d’un météorite aux pouvoirs exceptionnel et de son marabout, propriétaire d’un coran millénaire et sacré qui conférait puissance et invulnérabilité. Les devins, marabouts et autres charlatans de service influenceront ainsi le destin national, à l’ombre des Chefs d’Etats africains.

De l’autre côté, il y a le carcan rationnel et froid du calcul géopolitique, stratégique et économique représenté par les conseillers et coopérants de tout poils mis à la disposition des nouveaux chefs d’Etat africains par les anciennes puissances coloniales européennes. Ce qui leur permettra de maintenir dans leurs serres les jeunes Etats nés de leurs anciens territoires d’outre-mer. A partir de là « commencera le titanesque combat du père de la Nation contre le sous développement. Combat dont chacun sait aujourd’hui les résultats, c’est-à-dire les tragédies dans lesquelles les ineffables aberrations ont plongé le continent africain(13) ».
La conjugaison de ces facteurs va déterminer l’histoire politique de l’Afrique contemporaine, donc le destin des populations sur lesquels elle s’exerce. Le politique, sensé conduire les affaires et les moyens des peuples vers l’accomplissement de leurs aspirations légitimes au bien-être, s’est fourvoyée, se rendant complice de l’aliénation et de l’exploitation éhontée des populations, de leurs terres, de leurs richesses et pauvreté. Mais « le nègre est damnation ! Les immeubles, les ponts, les routes de là-bas, tous bâtis par des doigts nègres, étaient habités et appartenaient à des Toubabs(14) », à leurs intermédiaires indigènes ou autres collaborateurs locaux comme les syriens et les libanais. Malgré les monopoles divers de l’Etat sur les économies nationales, ces derniers investiront dans de nombreux pays les principaux secteurs de l’économie, de l’importation et de l’exportation des matières premières dont les recettes alimentaient les caisses de l’Etat que les présidents décaissaient à leur guise tant qu’il ne remettent pas en cause et consolident le statu quo laissé par le système colonial.

Les Etats Africains vont évoluer de façon chaotique, passant d’un coup d’Etat à un autre. Les rares pays qui échapperont à ce cycle le seront au prix de longues années de règne de Présidents Uniques à vie comme c’est le cas en Côte d’Ivoire, au Togo, au Zaïre ou au Gabon. Comme tout règne s’achève, la fin de la plupart de ces dinosaures a été immédiatement suivie d’instabilité sociopolitiques, de rebellions et de guerres civiles. Les semblants d’élections démocratiques n’y changeront rien. L’exemple le plus récent est le cas du Togo après la mort quelque peu subite de son dinosaure, Eyadema.

11 En attendant le vote des bêtes sauvages, p.86
12 op. cit. p.87
13 op. cit. p.84
14 Les soleils des indépendances, p.20


à suivre, septembre 2005 - Partie 3/3: Crises et faillites des Etats Africains


Baïlos - avril 2005