Des Soleils des indépendances
à l’enfer des enfants soldats: Implications politiques
de l’œuvre de Kourouma
(Intervention au Colloque Kourouma
sur les aspects politiques de son œuvre - Salon du Livre de Genève,
28.04.05)
Partie
2/3: Fonctionnement
et évolution des nouveaux Etats
(Lire Partie 1/3: Genèse
des Etats Africains)
Construits sur le modèle occidental, les textes fondateurs
de ces Etats seront donc calqués sur les constitutions et les
lois des anciennes puissances coloniales. La guerre froide dans laquelle
ces Etats sont nés leur imposait le choix d’une orientation:
capitaliste ou communiste… Cette bipolarité sera momentanément
troublée par une vague dite non-alignée, essentiellement
formée de leaders nationalistes du Tiers-monde qui refusaient
de s’aligner communiste ou capitaliste. Certains leaders africains
vont rallier ce courant dans un premier temps. Mais la ferveur émancipatrice
émoussée, le mouvement des non-alignés perdra
un à un ses membres coptés par l’une ou l’autre
obédience dominante. Toutefois l’orientation communiste
ou capitaliste des Etats africains n’a jamais réellement
évincé l’ex-puissance colonisatrice qui gardera
longtemps une influence déterminante dans son pré carré.
La genèse de la République du Golfe sera un peu moins
convenue au début des indépendances. Mais elle sera
vite rattrapée par le schéma classique qui veut que
ce soit le préféré de l’Elysée qui
s’impose à la tête de chaque Etat né des
anciennes colonies françaises d’Afrique.
En effet, le premier Président de la République du Golfe,
Fricassa Santos (Sylvanus Olympio) n’était pas un autochtone
indigène adopté et copté par la France, mais
un descendant d’esclave affranchi et rapatrié d’Amérique
par des œuvres philanthropiques sur les côtes ouest africaines.
Ces parents s’enrichiront dans le commerce illicite d’esclaves
et seront respectés des Occidentaux qui hantaient les côtes
des esclaves en Afrique. Ils pourront ainsi offrir une meilleure éducation
occidentale au futur Président Santos qui fréquenta
des écoles dans une Europe où l’on rencontrait
très peu de Nègres. Il y eu le fâcheux attribut
d’être un non-aligné qui n’entendait pas
laisser son nouvel Etat gouverné par les intérêts
de la France. Mal lui fut pris et c’est là qu’entre
en scène l’homme de la France sans que celui-ci ne le
sache lui-même, le successeur de Santos, le futur Président
Koyaga dans la droite logique du schéma néo-colonial
français.
Démobilisé après les guerres coloniales et les
indépendances, le soldat Koyaga entendait intégrer la
nouvelle armée nationale de la République du Golfe.
Le président Santos refuse l’intégration des anciens
combattants de l’armée coloniale qu’il estimait
indignes de faire partie de sa nouvelle armée, parce qu’ils
ont combattu, sous le drapeau français partout dans les colonies,
les luttes d’indépendance des peuples opprimés.
Même leurs soldes d’anciens combattants seront placées
sous l’autorité du nouveau trésor public que le
président Santos refuse de décaisser. Le destin des
deux hommes se précipite alors, et le mécontentement
des anciens combattants débouche sur le premier coup d’Etat
de la jeune république du Golfe perpétré en plaine
guerre froide. Koyaga, à la tête des anciens combattants
encouragés par la France n’avait d’autre choix
que de s’aligner à l’Ouest ou à l’Est.
Il s’aliénera l’Ouest.
Dans la plupart des Etats, le Parti unique – libéral
ou communiste – sera institué. Les orientations, les
décisions politiques et économiques et les stratégies
opérées au nom des citoyens des nouvelles nations seront
fait le plus souvent sans une véritable consultation des populations
concernées. Et ce, malgré les attributs progressistes
pompeux de ces partis qui se voulaient populaires, démocratiques,
etc. Il y aura des élections – dites démocratiques
quand elles plébiscitent l’élu local de l’Occident
–, des assemblées dans lesquelles siégeront des
élus dont le travail est d’entériner les décisions
et lois qui les dépossèdent de leur propre souveraineté.
Ainsi donc, par exemple, rares sont les Etats Africains qui remettront
en cause la souveraineté monétaire de la France –
représenté par le franc CFA – sur les trésors
publics locaux. Encore moins l’affluence, l’omnipotence
et l’omniscience des conseillers et coopérants français
qui seront envoyés au berceau de chaque nouvel Etat indépendant,
dans le but jamais avoué de l’aider à grandir
dans la Communauté tout en veillant à renforcer et préserver
la tutelle et les intérêts français. Mais cela
ne s’appellera plus colonisation, mais coopération au
développement.

Masques
et fantômes. Officiellement retirées des
affaires Africaines, les grandes métropoles colonisatrices
d'Europe n'ont jamais été aussi présentes et
influentes dans les pays africains après les Indépendances.
(Graffitis from Artamis-Geneva - photomontage © baïlos)
Comme les constitutions de ces Etats, les orientations économiques
seront basées sur les modèles coloniaux d’échanges
préexistant dont on sait qu’ils n’avaient d’autres
but que de conforter la prééminence des intérêts
de l’ancienne puissance coloniale sur toute autre considération
locale.
Malgré les promesses des indépendances de développement,
d’industrialisation et de redistributions équitables
des richesses nationales, le fossé ne cessera de s’élargir
entre la population dépossédée et une petite
élite formée et mis en place par l’ancien maître,
qui colonise désormais par procuration. L’agriculture
et l’économie resteront extraverties et rentières,
l’école élitiste sera une fabrique de commis et
de l’élite nécessaire au maintien du statu quo,
etc. Et cela a un prix: toujours contenter l’élu local
de l’ancienne métropole et laisser à sa discrétion
la gestion et la redistribution du trésor public, après
bien sûr satisfaction première des intérêts
supérieurs de la France qui se charge de sa protection jusqu’au
jour où elle le fait remplacer par un meilleur serviteur...
Quand le Président Koyaga s’empare du pouvoir, il eut
la sagesse de faire un pèlerinage auprès des dinosaures
des nouveaux Etats pour s’imprégner des subtilités
de sa nouvelle fonction. Au cour de son périple, le vieux saurien
Tiékoroni (alias Houphouët-Boigny) lui prodiguera le premier
précepte que tout bon chef d’Etat Africain devait avoir
en tête: ne jamais séparer sa cagnotte personnelle du
Trésor public. Car, comme tout bon chef, il avait le droit
et même le devoir d’utiliser le trésor public pour
montrer sa générosité, financer des projets de
prestige aberrants, récompenser ses courtisans et « mouiller
la barbe » de ceux qui seraient tentés de contester sa
légitimité.
L’histoire et les anecdotes vécues par les personnages
de ces romans nous amènent au cœur de ces nouveaux rapports
de force qui régissent la vie de nombreuses populations africaines,
empêtrés dans des échanges inéquitables
et dont ils alimentent – consciemment ou non – certains
rouages. Sans perspectives d’échapper au cours des choses.
La vie et la politique s’entremêlent aux croyances séculaires
souvent obscurantistes, mais bien présentes à travers
un curieux syncrétisme entre Dieu, Allah, les ancêtres
et les intérêts supérieurs des grandes nations
colonisatrices.
Dans les trois ouvrages, deux mondes se côtoient, s’opposent
et se complètent dans l’accomplissement et l’exercice
du pouvoir politique. D’un côté il y a le monde
de l’irrationnel et du mystique incarné par les féticheurs,
marabouts et autres conseilleurs occultes des Chefs d’Etats
dans l’exercice de leurs fonctions. Dans « en attendant
le vote des bêtes sauvages », tous les dictateurs évoqués
arbore chacun un totem, représenté par une bête
sauvage, comme pour rappeler la jungle dans laquelle ils évoluent.
Les considérations irrationnelles et les croyances traditionnelles
influenceront, souvent sans aucun discernement, de nombreuses décisions
et choix politiques capitales. Ainsi donc, grâce à leurs
multiples avatars, l’indépendantiste Fricassa Santos
et ses partisans échapperont aux multiples coups portés
par la répression française contre leur mouvement. Tous
ses partisans « furent arrêtés, torturés
et emprisonnés le jour de la consultation » sur les indépendances.
Mais « les Français, une fois encore ignoraient qu’ils
n’avaient que des avatars sous les verrous(11) ». Et c’est
par la magie également que, malgré le fait que les Français
aient bourré les urnes de bulletins votant « Non »
que ces bulletins se sont mués en « Oui » à
l’indépendance. Propulsant ainsi le nationaliste Santos,
adepte de Vaudou, au sommet de l’Etat. Ce dernier conforté
dans sa croyance à l’irrationnel, refusa d’intégré
les anciens combattant dans sa nouvelle armée, non pas seulement
par principe – du fait que ceux-ci aient aidé la France
à réprimer toutes les luttes anticoloniales sur ses
territoires –, mais également parce que, « au dire
des devins(12) » son assassin pouvait se trouver parmi ces tirailleurs.
Sa crainte semblait fondée, car Koyaga était protégé
et défendu par les forces occultes de sa maman, dépositaire
d’un météorite aux pouvoirs exceptionnel et de
son marabout, propriétaire d’un coran millénaire
et sacré qui conférait puissance et invulnérabilité.
Les devins, marabouts et autres charlatans de service influenceront
ainsi le destin national, à l’ombre des Chefs d’Etats
africains.
De l’autre côté, il y a le carcan rationnel et
froid du calcul géopolitique, stratégique et économique
représenté par les conseillers et coopérants
de tout poils mis à la disposition des nouveaux chefs d’Etat
africains par les anciennes puissances coloniales européennes.
Ce qui leur permettra de maintenir dans leurs serres les jeunes Etats
nés de leurs anciens territoires d’outre-mer. A partir
de là « commencera le titanesque combat du père
de la Nation contre le sous développement. Combat dont chacun
sait aujourd’hui les résultats, c’est-à-dire
les tragédies dans lesquelles les ineffables aberrations ont
plongé le continent africain(13) ».
La conjugaison de ces facteurs va déterminer l’histoire
politique de l’Afrique contemporaine, donc le destin des populations
sur lesquels elle s’exerce. Le politique, sensé conduire
les affaires et les moyens des peuples vers l’accomplissement
de leurs aspirations légitimes au bien-être, s’est
fourvoyée, se rendant complice de l’aliénation
et de l’exploitation éhontée des populations,
de leurs terres, de leurs richesses et pauvreté. Mais «
le nègre est damnation ! Les immeubles, les ponts, les routes
de là-bas, tous bâtis par des doigts nègres, étaient
habités et appartenaient à des Toubabs(14) »,
à leurs intermédiaires indigènes ou autres collaborateurs
locaux comme les syriens et les libanais. Malgré les monopoles
divers de l’Etat sur les économies nationales, ces derniers
investiront dans de nombreux pays les principaux secteurs de l’économie,
de l’importation et de l’exportation des matières
premières dont les recettes alimentaient les caisses de l’Etat
que les présidents décaissaient à leur guise
tant qu’il ne remettent pas en cause et consolident le statu
quo laissé par le système colonial.
Les Etats Africains vont évoluer de façon chaotique,
passant d’un coup d’Etat à un autre. Les rares
pays qui échapperont à ce cycle le seront au prix de
longues années de règne de Présidents Uniques
à vie comme c’est le cas en Côte d’Ivoire,
au Togo, au Zaïre ou au Gabon. Comme tout règne s’achève,
la fin de la plupart de ces dinosaures a été immédiatement
suivie d’instabilité sociopolitiques, de rebellions et
de guerres civiles. Les semblants d’élections démocratiques
n’y changeront rien. L’exemple le plus récent est
le cas du Togo après la mort quelque peu subite de son dinosaure,
Eyadema.
11 En attendant
le vote des bêtes sauvages, p.86
12 op. cit. p.87
13 op. cit. p.84
14 Les soleils des indépendances, p.20
à suivre, septembre 2005 - Partie
3/3: Crises et faillites des Etats Africains